Gianfranco Ragona – Le pacifisme anarchiste de Gustav Landauer (2006)

Prémisse.

La première décennie du XXe siècle en Allemagne fut caractérisée par les présages de guerre, que l’anarchiste Gustav Landauer (1870-1919) – animateur d’une organisation libertaire étendue à tout le territoire national, la Ligue socialiste – observa et jugea avec autant de justesse que d’engagement militant [1]. Dès 1907, il vit dans le militarisme du Reich de Guillaume II son principal objectif polémique : en réfléchissant à la politique étrangère allemande, il lia le militarisme au nationalisme et à l’idéologie chauviniste dont le succès auprès des masses était dû à leur immaturité politique [2]. Il lui opposa donc, dans les articles successifs publiés par l’organe de la ligue socialiste, « Sozialist », un pacifisme à réaliser par « l’éducation » du peuple.
La ligne défendue par Landauer se fondait sur l’idée que la société anarcho-socialiste ne pouvait provenir que de l’implication directe des hommes décidés à construire un monde d’où seraient bannis l’exploitation et l’oppression ; la société idéale, en somme, ne pouvait être conçue comme le résultat d’une action venue d’en haut, ni comme inéluctable. Cette conception s’appuyait sur l’idée de la communauté, en tant que cellule fondamentale de l’organisation sociale, dans laquelle la production se serait développée grâce au système coopératif. Landauer ne se fiait donc ni à l’action des partis ni à celle des syndicats ; la cité future serait une communauté de communautés, imaginée comme le succès d’un processus de séparation d’avec la société existante. Il ne se reposait pas plus sur l’action d’une classe sociale déterminée, mais espérait la création d’un peuple nouveau, à la naissance duquel aurait contribué l’engagement pour une culture nouvelle. Du point de vue organisationnel, enfin, la Ligue socialiste aurait repoussé toute tentative centralisatrice, optant à l’inverse pour une structure de type fédéral.

Paix, guerre, mouvement social.

La paix entre les nations, selon Landauer, constituait la prémisse de la réalisation du projet de la Ligue. Ceci distinguait ses positions de celles de sa contemporaine Rosa Luxemburg, qui, comme Lénine, bien que s’opposant à la guerre menaçante, pensait que des tensions entre les puissances impérialistes naîtrait le sursaut révolutionnaire de la classe ouvrière. Luxembourg ne pensait pas que l’impérialisme soit la conséquence de la nouvelle phase du capitalisme, mais elle estimait que le capitalisme était une conséquence naturelle du système, joint au stade de développement où il était nécessaire de s’approprier la plus-value dérivant de l’exploitation des formations sociales arriérées. La dirigeante socialiste pensait aussi que l’impérialisme et son corollaire le militarisme devaient être abattus par la révolution, pas par des proclamations pacifistes [3].
Sur le thème de la guerre et de la paix, les idées de Landauer ne se différenciaient pas de la ligne dominante de la social-démocratie allemande et du socialisme d’orientation marxiste de l’époque qui, à la suite des dernières réflexions d’Engels, se fiaient à la paix en tant que véhicule du changement social [4]. À l’occasion de l’annexion autrichienne de la Bosnie-Herzégovine (1908), par exemple, Landauer avait précisé que, dans cette crise qui menaçait de tourner en une guerre plus étendue, ce qui était en jeu n’était pas seulement un idéal abstrait de « justice », mais l’intérêt direct des socialistes qui trouveraient dans la guerre la barbarie plutôt que le socialisme. Le changement qu’il recommandait passait du reste par une construction lente, progressive et « tranquille », du socialisme dans la société existante, sans l’exigence d’un soulèvement de masse contre celle-ci [5]. Mais la société anarcho-socialiste devait être le produit de l’action consciente des individus mis en mouvement par une théorie claire, qui ne pouvait se diffuser que dans la paix, lorsque les réunions et les discussions sont possibles. En 1911, en se prononçant sur la seconde crise du Maroc, il mit l’accent sur l’idéologie de la guerre, qui entraînait des conséquences immédiates sur la situation politique intérieure ; car elle tentait d’unir le peuple autour du gouvernement au nom de la cause patriotique commune, empêchant par là sa maturation politique et intellectuelle. La crise marocaine avait aiguisé le nationalisme allemand. Elle avait créé dans le pays un sentiment de défaite, car les aspirations expansionnistes avaient été frustrées, et ouvert la voie à l’intensification de la propagande revancharde, qui visait à la création d’un puissant empire colonial capable de s’opposer à ceux des autres nations. L’idée de la « guerre préventive » contre la France, avancée dans le passé par Bismarck, appuyée par l’industrie militaire, trouva ces années-là un terrain favorable pour se répandre dans de vastes couches de la population. Contestant les hypostases utilisées par l’idéologie dominante, Landauer tenta de les démasquer : « Nous avons envoyé un bateau de guerre au Maroc. Nous avons commencé à négocier avec le gouvernement français. Nous avons ? Nous ? Oui, nous, ou comme sont poussés à dire les lecteurs de journaux, l’Allemagne. » Bref, derrière une terminologie trompeuse, se cachaient les intérêts de puissances rivales. Le peuple ne pouvait savoir quels étaient les véritables enjeux de l’affaire marocaine parce que « nous avons confié à peu de personnes le pouvoir de disposer de notre vie, de notre mort, et de notre conscience » [6].
Par une intervention ultérieure dans « Sozialist », « Révolution, nation et guerre » (1912), Landauer reconnut que la guerre était consubstantielle au système étatique, qui n’était pas exclusivement le produit du capitalisme, ou, autrement dit, qui n’était pas seulement lié à l’existence de l’État capitaliste. Réfléchissant aux expériences révolutionnaires du passé (en particulier à la Révolution française) et du présent (surtout la révolution mexicaine de 1911), il remarqua que, une fois conquis le pouvoir, ou atteints les objectifs que l’action révolutionnaire s’était fixés, les peuples « en armes » devaient eux aussi nécessairement se tourner vers la guerre contre les puissances hostiles : « La guerre des États, la politique étatique ne provoque pas que guerre sur guerre ; la politique étatique entraîne également nécessairement, nous sommes contraints de le reconnaître, que la révolution mène à la guerre comme légitime défense contre la tentative d’oppression des États étrangers qui attaquent de l’extérieur. » [7]
Le résultat de la révolution politique, c’est-à-dire le changement radical dans un seul pays grâce à l’action décidée du peuple, ne pouvait mener immédiatement à l’abolition de la guerre, inséparable de l’existence de l’État en soi : Landauer souligna alors la valeur d’une action pacifiste à caractère internationaliste [8] : « Aucun peuple ne peut se préoccuper de la liberté et tenter de fonder un ordre juste chez lui, sans que tous les autres peuples ne soient solidaires de la lutte contre la guerre et contre l’État. Tant qu’on ne parviendra pas à ceci, non seulement les États continueront à faire la guerre, mais même les nations révolutionnaires seront contraintes de s’armer pour la faire. »
Le penseur reprenait là l’inanité de l’effort révolutionnaire pour la conquête du pouvoir politique et, à l’inverse, sa prédilection pour un changement lent mais irréversible que la perspective communautaire aurait garanti ; mais seulement dans un environnement de paix qui aurait assuré la stabilité aux conquêtes obtenues. Il en conclut « que l’élan et l’action d’un individu, d’une équipe, d’un peuple, de masses déterminées peuvent être soudains, grands, puissants, véhéments. Mais les résultats obtenus et consolidés en fin de compte ne sont qu’un petit pas en avant. Ceci doit nous faire comprendre que notre tâche est difficile et de longue durée ». (9) [9]

Une arme contre la guerre : la grève.

Landauer avait présenté la synthèse de ses conceptions à une assemblée à Berlin, le 19 septembre 1911, devant un public d’à peu près 700 personnes. Il souligna la nécessité d’une action organisée pour faire obstacle à la guerre des États [10]. Le discours fut imprimé la même année, sous le titre « Pour l’abolition de la guerre par l’autodétermination du peuple » à 100 000 exemplaires, mais il fut immédiatement confisqué par la police. Landauer en publia les passages les plus significatifs dans « Sozialist » en octobre 1912 quant à la capacité de la classe ouvrière d’éviter la guerre et quant à l’efficacité de la grève générale.
Le thème de la grève constituait un élément de polémique dans la social-démocratie allemande comme dans le socialisme international. En Allemagne, la gauche social-démocrate dirigée par Rosa Luxembourg, Karl Liebknecht, Franz Mehring et Klara Zetkine, soutenait l’idée de la « grève de masse », appelée ainsi pour la distinguer de la « grève générale » des anarchistes et des syndicalistes. Elle avait un caractère politique, parce qu’elle ne devait pas être proclamée pour obtenir des concessions de détail du gouvernement, mais représentait une arme révolutionnaire. Ces positions rencontrèrent une opposition au sein du parti. Les dirigeants syndicaux liés au SPD, en particulier, repoussaient l’hypothèse de la grève, dont ils prévoyaient l’échec. Ils étaient sûrs qu’ils ne pourraient y impliquer que leurs adhérents, provocant alors la répression gouvernementale. La direction du parti, guidé depuis 1900 par August Bebel, n’admettait de son côté l’usage de l’arme de la grève que si les droits constitutionnels fondamentaux se voyaient mis en péril. Même en ce cas, la grève n’aurait pas eu de caractère « spontané » et « insurrectionnel », comme le soutenaient Luxembourg et la gauche. [11]
La position de la majorité social-démocrate se répercutait aussi au sein de la Deuxième Internationale (1889-1914), dont le SPD était le parti dominant. Au congrès de Stoccarda en 1907, à la suite de la révolution russe qui, deux ans plus tôt, avait beaucoup utilisé l’instrument de la grève, les discussions sur le danger de guerre avaient été dures. Dans les diverses motions présentées dans le débat sur le militarisme, on discuta des moyens d’éviter les préparatifs de guerre. La motion présentée par Bebel reprenait les positions du parti allemand et évitait de soulever la question de la grève ; celle du socialiste français Jean Jaurès s’appuyait sur la solidarité internationale des ouvriers, sans entrer dans les mérites des actions à entreprendre (« de l’intervention parlementaire à l’agitation publique, aux manifestations populaires et aussi à la grève générale et à l’insurrection ») qui seraient choisies sur la base des conditions spécifiques de chaque nation. Enfin, Gustave Hervé, défendant les positions du syndicalisme révolutionnaire inspiré par Georges Sorel, avait proposé de répondre à une éventuelle déclaration de guerre par une « grève militaire » insurrectionnelle [12]. Le document final approuvé à Stoccarda reprit en gros les positions allemandes et ne se référa pas à l’arme de la grève contre la guerre [13]. La question fut résolue trois ans plus tard au congrès de Copenhague (1910). L’Anglais Kair Hardie y défendit l’idée d’une action internationale organisée pour bloquer le travail dans tous les secteurs industriels liés à l’industrie de guerre. Cependant, même à cette occasion, on évita toute référence à la grève générale dans la résolution finale approuvée par l’assemblée.
Les analyses de Landauer dans « L’abolition de la guerre par l’autodétermination des peuples », « Sur le libre jour du travail » (1911) et « La social-démocratie et la guerre » (1912) [14] développent un discours unitaire mais pas systématique sur la grève.
Le raisonnement de Landauer était lié à un appel, publié en septembre 1911 dans « Sozialist » [15]par le groupe berlinois « Arbeit » de la Ligue socialiste, qui suggérait aux travailleurs d’organiser une grève de masse contre la guerre, ledit « libre jour du travail ». Landauer indiqua les présupposés de l’initiative, les reliant au thème du nationalisme patriotique [16] :
« Les travailleurs qui se sentent socialistes n’ont aucun intérêt patriotique. Sans doute, ils aiment leur pays, leur langue maternelle, leurs coutumes, mais ils savent qu’ils n’ont rien à voir avec les controverses entre gouvernements, qu’ils n’ont rien à attendre des intérêts de leurs riches oppresseurs. Les travailleurs qui se sentent socialistes ne veulent aucune guerre. Ils refuseraient et abhorreraient même une révolution qui, bien que préparée avec soin, se servirait, comme dans les guerres entre États, de moyens raffinés d’assassinat de masse. Ils ont donc le devoir de refuser la guerre, non seulement parce qu’ils n’ont aucun intérêt à en soutenir les objectifs, mais parce qu’un conflit leur nuirait directement. »
Considérant que les travailleurs peuvent exercer le contrôle sur la production, Landauer propose que ceux-ci suspendent le travail, dévoilant ainsi leur force : « Si les travailleurs refusent de continuer à produire, aucun gouvernement ne peut se lancer dans une guerre. » « Le libre jour du travail » devait être préparé par les travailleurs eux-mêmes, sans la médiation du parti social-démocrate, voire des syndicats dont l’anarchiste dénonçait la bureaucratisation progressive, affirmant avec un vocabulaire qui évoquait la réflexion à la même époque de Robert Michels, que dans les organisations du mouvement ouvrier régnait non la démocratie, mais la démagogie. Il proposait l’idée de l’auto-organisation des travailleurs, qui s’uniraient en ligues et en groupes – comme dans la Ligue socialiste – selon leur secteur industriel. Les manifestations contre la guerre auraient eu un caractère national, sans prévoir cependant une rencontre centrale, mais en développant les initiatives locales, à l’écart de l’influence des organisations politiques et syndicales officielles [17].
Dans son texte d’octobre 1912 sur l’abolition de la guerre, Landauer dut toutefois déjà constater l’échec de l’initiative. Il en analysa les raisons : les travailleurs ne pouvaient en théorie que refuser la guerre, parce qu’ils sentaient « au fond d’eux-mêmes » qu’ils en seraient les principales victimes ; d’un autre côté, ils étaient incapables de lancer la grève, l’unique action de masse qui aurait pu arrêter la guerre. Il commenta cette contradiction fondée sur l’idée de l’individu qu’il avait déjà développée dans le passé. Chacun, selon lui, porte en soi un savoir transmis par les générations précédentes et appartenant à l’espèce : « Les personnes ne réussissent pas à penser leurs idées, elles cachent en elles-mêmes des connaissances infinies et une secrète sagesse, mais elles ne réussissent pas à les mettre en œuvre. [18] » Dans ce savoir générique se retrouve le désir de paix, écrasé par la société capitaliste moderne et par l’État, puisque les travailleurs ne sont plus en état d’agir de manière autonome et d’affirmer leurs intérêts et leurs valeurs. De façon critique envers la politique, il situa la cause de cette situation dans la séparation entre travail manuel et travail intellectuel ; elle a pour conséquence que la majeure partie du peuple ne peut plus réfléchir à l’intérêt général :
« Les ouvriers pensent lentement ; chez leurs parents on pensait avec lenteur et l’école ne les a pas améliorés, elle ne les a pas entraînés. Leur pensée est restée emprisonnée et ils ont toujours jugé favorablement la possibilité d’attribuer à d’autres la tâche de penser à leur place. Ceci, seulement ceci, est la cause du malheur dont nous parlons : le système de la délégation ! »
Landauer ne voyait aucune différence entre un gouvernement réactionnaire et un gouvernement progressiste, proche des intérêts du travail, parce qu’il considérait que c’est dans la représentation politique que plongent les racines de la renonciation à exercer la faculté d’autodécision donnée à chacun. C’est pour cela qu’il voyait dans la grève générale organisée de façon autonome par les travailleurs le seul moyen d’empêcher la guerre, et le premier pas vers un nouvel ordre social sans gouvernements ni partis. Le type d’organisation qu’il proposait de réaliser dans l’immédiat contenait un évolution vers l’autonomie des sujets sociaux. Il avait pensé au modèle représenté par le prélude de la Révolution française :
« Les sections et les quartiers à Paris et dans les autres villes s’articulaient, pendant la grande révolution, de cette façon : les assemblées demeuraient en session permanente, contrôlaient et conseillaient constamment leurs représentants. Elles ont par là nourri leur capacité à prendre des décisions autonomes et elles n’ont pas seulement accompli un travail précieux pour l’avenir, elles ont forgé un présent, une action vitale, une vie publique joyeuse. »
La grève, donc, pour lui n’était pas qu’un moyen de barrer la route à la guerre, mais constituait déjà un résultat. Au moment même où les travailleurs se seraient dotés d’une structure autonome, ils auraient accompli un pas vers la reconquête de la liberté volée par les gouvernements. « Si nous nous préparons à récupérer la liberté, si nous nous organisons de la bonne manière, avec des moyens qui ne créent pas une nouvelle servitude et un nouveau gouvernement, nous verrons déjà dans cette préparation, dans cette libre organisation, la liberté, la joie, le bonheur. [19] » (19)

Un pacifisme éthique.

Les contradictions du SPD et des autres partis socialistes, entre hostilité au conflit et incapacité de lancer des actions de masse pour l’empêcher, se répercutèrent sur l’Internationale, qui fut incapable de poser des limites au processus d’intégration nationale des socialismes des différents pays, prenant ainsi le chemin qui la mènerait à l’échec de 1914.
En particulier, on vit se renforcer constamment au sein de l’Internationale une aile, de droite, soutenue par de nombreux Allemands et d’autres pays, enclins à accepter comme un fait l’existence d’empires coloniaux, et qui proposait « une politique coloniale socialiste », visant à améliorer le traitement des indigènes et à s’assurer que l’exploitation des ressources naturelles se fasse en faveur de toute l’humanité. (20) [20]Le débat fit rage dans la social-démocratie allemande. Nous avons déjà mentionné la politique anti-belliciste de Karl Liebknecht, auteur d’un essai célèbre sur militarisme et antimilitarisme. Il y dénonçait le caractère capitaliste et impérialiste de la guerre et, en politique intérieure, le caractère répressif du « militarisme prussien » [21]. Karl Kautsky prit position à cette époque. Le théoricien de l’orthodoxie jugeait que la politique de l’impérialisme pouvait être le fourrier de la révolution. Alors, contrairement au passé, elle ne risquait pas d’être « prématurée », vu que le mouvement ouvrier, grâce à son parti, avait à présent acquis la force et l’autorité suffisante pour se charger de la conduite de la société. Il formula ensuite, dans les années de guerre, la théorie de l’« ultra-impérialisme » qui, contrairement à ce que seront ensuite les thèses de Lénine, niait que la phase impérialiste soit le stade ultime du capitalisme [22]. Enfin parut l’étude de Rudolf Hilferding sur le capital financier qui, au sein des débats des Marx Studien publiés à Vienne en 1904, voyait dans les noces du capital bancaire et du capital le danger des guerres interimpérialistes, fourrier cependant là encore de la révolution sociale [23].
Landauer, dans un article de 1912, « La social-démocratie et la guerre », s’appuya sur le débat dans le socialisme pour exprimer un point de vue antibelliciste de caractère éthique. En tant qu’observateur du Congrès internationaliste de Bâle en novembre de cette année, il souligna que, contrairement aux déclarations « pour la galerie », les partis sociaux-démocrates avaient une fois de plus démontré leur manque d’union et leur incapacité à déclarer la grève générale contre la guerre, comme l’avaient proposé Jaurès à Stoccarda et Hardie à Copenhague, et s’étaient limités à des déclarations de paix toutes rhétoriques [24]. Selon Landauer, l’incapacité d’adopter une position antibelliciste cohérente était due à l’hostilité de l’idéologie marxiste, hégémonique dans la social-démocratie internationale, à l’encontre de toute attitude éthique et à son acceptation acritique du « réalisme politique ». La position de l’anarchiste se basait en revanche sur une opposition de principe à la guerre, dont le seul résultat est la barbarie. Il écrivit : « Le marxisme est par nature enclin à se dresser contre toute idéologie, contre toute passion, contre tout point de vue éthique. Pour les marxistes, il n’y a aucune raison de principe contre la guerre, ou qui fasse recours à l’idéologie, à la passion, à l’éthique ; idem pour les révisionnistes. »
Landauer remarquait que, cinquante ans plus tôt, Marx et Engels, dans « la Nouvelle Gazette Rhénane », puis dans la revue du même nom, avaient vu dans la guerre un moyen de réalisation du socialisme. Il les critiqua, soulignant qu’ils avaient été poussés à des positions anti-russes par leur conviction que le socialisme pouvait se développer en peu de temps ; de même, à son avis, le SPD prenait une position ambiguë à l’égard de la guerre, parce qu’il la croyait proche de la conquête du pouvoir. C’était pourtant une erreur d’analyse, bientôt démontrée par la réalité, à laquelle s’associait une erreur théorique : croire que le socialisme pouvait être construit par l’action du prolétariat dans l’État, cela portait nécessairement à accepter la logique de guerre, qui pour un anarchiste sont de même nature [25]. Il estimait au contraire que l’éthique devait guider les travailleurs dans leur lutte contre la guerre, une éthique nourrie de la valeur suprême du refus de la barbarie, une valeur à réaliser à travers la construction des communautés mises à la base de la société idéale de l’avenir. D’ailleurs, Landauer tenta toujours de rester fidèle à une conception de l’éthique qui imposait d’organiser concrètement sa vie en harmonie avec ses propres principes.
Il est clair que Landauer proposait une interprétation simpliste des positions de Marx et Engels, ne serait-ce qu’en ne les replaçant pas dans le contexte historique de l’époque et dans leur théorie du développement historique ; pour eux la guerre de l’Europe civilisée contre la Russie « dernier rempart de la réaction » aurait anéanti les résidus féodaux, créant ainsi les conditions de la lutte socialiste du prolétariat. Cependant, d’un autre point de vue, son interprétation a valeur de prophétie, parce qu’au déclenchement du conflit mondial le gouvernement allemand eut beau jeu d’exploiter les sentiments anti-russes de la social-démocratie. Avant de s’aventurer dans la guerre-éclair contre l’Occident, le gouvernement prit la précaution de faire parvenir la déclaration de guerre au Tsar, sans laquelle – selon le chancelier Bernhard von Bülow – les sociaux-démocrates n’auraient pas voté les crédits lors de la séance parlementaire du 4 août 1914. Les marxiste allemands, selon Landauer, avaient du reste transformé le marxisme en dogme, en le réduisant à une espèce de catéchisme ; il renvoyait pourtant la critique à Marx et Engels eux-mêmes, et appelait son geste marxisme ; les objections de Landauer s’élevaient contre un marxisme « vulgaire », simplifié. Il semble qu’en vérité il y ait une transposition dans ses écrits ; les « marxistes » y sont en réalité les sociaux-démocrates plutôt que les « fondateurs » présumés de la doctrine.

Une lecture libertaire de l’idée de nation.

On a dit que selon Landauer la guerre était innée à l’État ; il pensait que l’un comme l’autre devaient être dépassés. Mais l’emprise du nationalisme sur les peuples d’Europe devait-elle pousser les anarchistes à prévoir aussi l’abolition des nations ? Landauer donnait une réponse négative nette, et, en ces temps de consolidation des états-nations, tenta de séparer le concept d’État de celui de nation. Or ce thème était déjà lui-même objet d’un vaste débat. D’un côté certains jugeaient que l’idée de nation était un résidu du passé, mise en crise par le caractère international du capitalisme, et que le socialisme balaierait définitivement. De l’autre on voyait émerger l’attribution à la nation d’une signification culturelle et sociale encore vivante et que l’internationalisme prolétarien devrait valoriser, en l’épurant des déformations dues au nationalisme et à la politique de pouvoir. C’est dans ce cadre conceptuel que se déroulèrent les discussions à l’époque de la Seconde Internationale [26]. De position « orthodoxe », Kautsky accepta les arguments de Marx et d’Engels sur le caractère temporaire des nations et de leurs conflits, affirmant la priorité des objectifs de classe de la révolution sociale sur la conquête de l’indépendance nationale. Il reconnut cependant avec réalisme qu’en ces années-là la lutte de classes ne pouvait se développer que dans le cadre des états-nations [27]. Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek, de la social-démocratie européenne, nièrent le droit à l’autodétermination des nations « mineures », convaincus que même la question nationale était une question d’« intérêts de classe ».
Opposé aux idées de Luxemburg en particulier au sujet de l’unité polonaise, Bernstein attribua en revanche une grande importance au sentiment d’appartenance nationale, lançant l’hypothèse d’institutions européennes de type fédéraliste. Le thème fut traité de façon riche et originale dans le courant « austromarxiste ». Stimulés par les problèmes liés à la multiplicité des nations de l’empire austro-hongrois, Max Adler, Otto Bauer et Karl Renner signalèrent que les nations avaient tendance à se consolider et invitèrent le socialisme à en valoriser les éléments positifs. En particulier, Bauer ne voyait pas de contradiction entre révolution sociale et révolution nationale et, comme Bernstein, appuyait l’idée fédéraliste des États-Unis d’Europe : Renner mettait en évidence le concept d’« autonomie culturelle » des nations, basée sur le possession d’une langue par une « communauté », un terme qui pour ce penseur coïncidait avec celui de nation.
Bien que le débat soit particulièrement riche au sein du socialisme germanophone, la réflexion de Jaurès, hostile au militarisme, pacifiste et défenseur d’un socialisme humaniste, y apporta une contribution originale. Il condensa dans sa proposition de « république sociale » l’internationalisme ouvrier et l’exaltation du caractère « patriotique » des mouvements ouvriers nationaux, considérant que, avec la démocratie, l’indépendance nationale et l’autodétermination des peuples représentaient les données essentielles du socialisme.
Lénine intervint aussi, défendant le principe de l’autodétermination des peuples en soutenant d’une part que l’idée de nation correspondait à une phase nécessaire du développement historique du capitalisme. D’autre part, en pensant aux conditions politiques russes, convaincu qu’une phase politique démocratique devait précéder la révolution socialiste, il affirma que la défense du principe d’autodétermination des peuples « est un moyen d’attirer au parti du prolétariat les forces nationales qui, de l’Europe occidentale à l’Orient, se lèvent contre les régimes oppresseurs » [28].
Landauer reprit le thème dans une lettre ouverte adressée à Jean Mathieu (1874-1921), un érudit suisse et pasteur protestant d’orientation chrétienne socialiste. Du point de vue de l’anarchiste, la question n’avait pas qu’une importance théorique : la société idéale devait bien être le fruit d’une « construction » collective, et non pas le résultat attendu des passions destructrices des masses. Il définit donc la nation future comme une « réalité », à laquelle il liait les mots « belle, pacifique et prospère » [29]. Les mots choisis, de manière révélatrice, évoquaient l’attention qu’il porta toujours à l’art – avec l’idée que le socialisme devait être une œuvre d’art – et à la réorganisation économique de la société (la « prospérité ») : jamais, depuis le début, il ne sépara aspects matériels et spirituels. Il y ajoutait la question de la paix, qui représentait l’unique possibilité de « sauver » l’idée de nation, en l’opposant à celle d’État – la cause du pouvoir, de l’injustice et de la guerre – en l’associant à la perspective communautaire.
Il clarifia ainsi sa pensée : « En renonçant aux concepts de sang et de race, qui sont soit économiquement impalpables soit des phénomènes transnationaux, je veux affirmer que la langue ne suffit pas à faire une nation. En somme, la nation est le mode particulier par lequel, au sein d’une communauté homogène parce qu’elle a une histoire commune, l’homme générique et l’individualité singulière peuvent s’exprimer pleinement. »
Les deux éléments fondamentaux qui fondaient une nation étaient la culture et l’histoire. D’un côté, effectivement, la nation n’est pas un simple fait géographique ou linguistique ni principalement un phénomène politique, mais plutôt un ensemble de « relations » entre les hommes : « Ce n’est que par rapport à toutes les nations qui forment un environnement culturel commun, que la spécificité d’une nation particulière peut être élucidée : la nation n’est pas un absolu, elle est une richesse de relations. »
D’un autre côté il y avait l’histoire qui, comme la culture, représentait une relation entre les individus, et entre eux et leurs ancêtres [30].
En refusant d’identifier nation et État, l’anarchiste ne cherchait pas non plus à déceler, parmi ceux qui existaient déjà, un modèle valable pour l’avenir. Fidèle à sa conception interclassiste, il voulait encore moins identifier une classe sociale particulière à la nation, comme l’avait fait l’abbé Siéyès à l’orée de la Révolution française, ou un peuple spécifique porteur de valeurs universelles. Parmi les références culturelles de Landauer, on note Rousseau, plutôt le romantique des « Considérations sur le gouvernement de la Pologne », dans lesquelles il voit la nation comme une entité socio-culturelle dont les caractéristiques doivent développer l’amour de la patrie. On remarque au surplus de l’influence de Herder, avec l’idée de la nation en tant que communauté culturelle et spirituelle dans la définition de laquelle la langue joue un rôle-clé. Mais c’était cependant Fichte qui attirait le plus l’attention de Landauer, car il y retrouvait une conception exclusivement humaine de la nation, à laquelle il attribuait une mission universaliste à caractère clairement éthique [31]. En fait, même en admettant que dans l’avenir les nations « historiques » conservent leur spécificité culturelle et linguistique, Landauer ne cachait pas que la nation à laquelle il aspirait était encore à construire et, en définitive, coïncidait avec la communauté anarcho-socialiste. Il avouait la dimension éthique et utopique de son idée de la nation, et concluait en se retournant vers son interlocuteur : « De toute façon, nous nous retrouvons ensemble dans une nouvelle nation de l’avenir, qui cherche ses membres parmi tous les peuples. [32] »

La guerre réelle.

Le 31 juillet 1914, le jour de l’assassinat de Jean Jaurès, qui mit fin à toute espérance que le socialisme international puisse prendre une position commune et s’affirmer contre la guerre, Landauer, en visite dans sa famille à Karlsruhe, écrivit ces paroles désespérées [33] sur la guerre : « Nous interrompons notre voyage de repos et nous retournons à la maison. Il n’y a plus rien à espérer et rien à craindre. C’est arrivé. Le journal restera en vie, tant qu’il pourra conserver sa dignité. Nous aurions besoin à présent de la voix de Tolstoï et du cri puissant de chacun. Et de son aide. […] En ce qui nous concerne, nous devrons trouver le moyen d’aider les hommes qui souffrent. Nous le ferons sans retard. »
Le déclenchement de la guerre représenta un échec non seulement pour ses espérances, puisqu’il avait jusqu’au bout espéré en un sursaut internationaliste des travailleurs, mais aussi pour l’expérience de la Ligue socialiste, qui ne fut plus capable d’exercer une quelconque influence sur le cours des événements. Le nationalisme et le patriotisme – fussent-ils pangermaniques ou juif-allemand comme dans le cas de Martin Buber – s’insinua jusque parmi les représentants de l’organisation. Et même le « Sozialist », qui en était l’organe, mit bientôt fin à sa fonction.

Notes
[1] Voir « L’anarchismo in Germania : il pensiero politico di Gustav Landauer », « Collagmenti Wobbly », nuova serie n ° 5, gennaio-giugno 2004, pp. 103-111.
[2] G. Landauer, « Parlamementskritik », « Das Blaubuch », II, n° 22, 30 maggio 1907, pp. 663-669.
[3] Voir la synthèse par Rosa Luxemburg in « L’accumulazione del capitale, contributo alla spiegazione economica dell’imperialismo » (1913), Torino, Einaudi, 1968
[4] Cf. Madeleine Rébérioux, « Il dibattito sulla guerra », in Storia del marxismo, vol. 2, Einaudi, 1979, p. 908. Et « Introduizone alla prima ristampa di le lotte di classe in Franca del 1848 al 1850 », in K. Marx, Fr. Engels, Opere scelte, Editori Riuniti, pp. 1275.
[5] GL, « Der Krieg », « Der Sozialist », troisième série, I, n° 4, 1er avril 1909, pp. 25-27.
[6] GL, « Marokko », « Der Sozialist », troisième série, III, n° 14, 15 juillet 1911, p. 105
[7] GL, « Revolution, Nation und Krieg », « Der Sozialist », troisième série, IV, n° 4, 15 février 1912, p. 25.
[8] Ibid. p. 26
[9] Ibid.
[10] La conférence, intitulée « Der Krieg – Die Regierung – die Sebstbestimmung des Volks », avait été organisée par le groupe Arbeit de la Ligue socialiste. Voir Offentliche Reden un Vorträge GL, in GL, Zeit und Geist, R. Kauffeldt et M. Maatzigkeit, 1997, p. 358.
[11] Voir Cole, « Storia del Socialismo », vol. III, la Seconda Internazionale, 1889-1914, tome I, 1968, p. 376.
[12] Salsano, « Antologia del pensiero socialista », vol. III, la Seconda Internazionale, 1981, pp. 5-46
[13] 7e congrès socialiste international tenu à Stuttgart du 16 au 24 août. Compte-rendu analytique publié par le secrétariat du bureau socialiste international, Bruxelles, 1908.
[14] GL, « Vom Freien Arbeitertag », « DS », 3e série, III, n° 19, 1er oct. 1911, pp. 145-146.
[15] G. « Arbeit ». « An die deutschen Arbeiten ! », « DS », III, 17, spet. 1911,p. 129.
[16] GL, « Vom Freien Arbeitertag », p. 145.
[17] Idem, p. 146
[18] GL, « DS », III, IV, n° 19, p. 149.
[19] Idem, pp. 150-152.
[20] Cole, op. cit., p. 88, Rebérioux, op. cit. p. 929
[21] Karl Liebknecht, « Militarismus und Antimilitarismus », 1907.
[22] Kautsky, « La via al potere », 1969.
[23] Hilferding, « Il capitale finanziario », 1961
[24] Cole, « Il pensiero socialista », vol. II, pp.108-111.
[25] GL, « Die Sozialdemokratie und der Krieg », cit., pp. 181-182.
[26] Lire à ce sujet Gallissot, « Nazione e nazionalità nei dibattiti del movimento operaio », in « Storia del marxismo », vol. II, 1979, pp.787-864, et « Antologia del pensiero socialista », vol. III, 1981, pp.161-188.
[27] Gallissot, op. cit. pp. 809-817
[28] Ibid. pp. 818-821 et 850-853.
[29] GL, « Zum Problem der Nation », « Der Aufbruch. Monatsblätter aus der Jugendbewegung », I, n° 2-3, août-septembre 1915, pp. 56-66.
[30] GL, « Zum Problem… » pp. 7, 8, 11.
[31] . Fichte, « Discorsi alla nazione tedesca », UTET, 1965.
[32] GL, « Zum… », p. 12
[33] GL à Ludwig Berndl, 31 juillet 1914, in GL, « Sein Lebensgang in Briefe », 1929, vol. II, p. 459

Collegamenti Wobbly, n°9, gennaio-giugno 2006 (Traduction fr. : Jean-Manuel Traimond)