Wildcat (UK) – Les collectivisations espagnoles (1987)


On a marqué en 1986 le cinquantième anniversaire de la guerre civile espagnole. En juillet 1936 le général Franco mena un coup fasciste contre le gouvernement républicain de gauche. A travers une moitié de l’Espagne la rébellion fut bloquée par la résistance armée de paysans et de travailleurs. Il s’ensuivit trois années de guerre civile qui se terminèrent finalement par une victoire fasciste. Ce fut le début d’une longue dictature de droite qui dura jusqu’à la mort de Franco en 1975.

L’anarchisme et la « révolution » espagnole
A l’époque de la guerre civile, une idée populaire parmi les travailleurs et paysans espagnoles était que chaque usine, chaque exploitation agricole, etc. devraient être possédées collectivement par ses travailleurs et que ces « collectivités » devraient être reliées entre elles selon le principe fédéraliste, c’est-à-dire sans autorité centrale supérieure. Les anarchistes avaient propagé cette idée pendant plus de 50 ans en Espagne, et quand la guerre civile commença, les paysans et les travailleurs qui habitaient dans les parties du pays qui n’étaient pas tout de suite tombées sous le contrôle fasciste saisirent l’occasion de réaliser cet idéal anarchiste. Depuis lors, les anarchistes considèrent la « révolution » espagnole comme étant le plus bel accomplissement de l’histoire du mouvement révolutionnaire—le plus près le capitalisme s’est approché de son renversement total et son remplacement par une forme de société complètement différente.

Le capitalisme autogéré
En général on a considéré la « révolution » à la campagne espagnole supérieure à la « révolution » dans les villes. Ainsi l’historien anarchiste et témoin oculaire des événements en question, Gaston Leval, a décrit (dans un jugement partagé par Wildcat) les collectivités industrielles comme étant tout simplement une autre forme de capitalisme géré par les travailleurs eux-mêmes :

« Dans chaque entreprise, les travailleurs ont pris le contrôle de l’usine ou de l’atelier, des machines, des matières premières, et profitant de la continuation du système monétaire et des relations commerciales normales capitalistes ont organisé la production à leurs propres comptes vendant pour leur propre bénéfice le produit de leur travail ».

Là où nous sommes en désaccord avec Leval, c’est quand il maintient que la collectivisation rurale représentait une « socialisation authentique » ou selon l’expression populaire d’alors « le communisme libertaire ».

L’organisation des collectivités rurales
Voici le déroulement typique des évènements dans les villages paysans : une fois réprimée localement la rébellion fasciste, les habitants du village se réunissaient en masse. Les militants anarchistes prenaient l’initiative en proposant le mode d’action. Chacun était invité à mettre en commun terres, bétail, outils dans la collectivité : « le concept de à toi et à moi n’existera plus. Tout appartiendra à chacun ». Les biens appartenant aux propriétaires terriens fascistes et à l’Église étaient également expropriés et mis à la disposition de la collectivité. Le travail était partagé en groupes de 10 ou 15 personnes et cordonné par des réunions de délégués désignés par chaque groupe.

L’accès libre
Quelques collectivités distribuèrent leurs produits sur le principe communiste de l’accès libre : « a chacun selon ses besoins ». Un résident de Magdalena de Pulpis expliquait ainsi le système de son village :

« Tout le monde travaille et a le droit de prendre ce dont il a besoin gratuitement. On va simplement au magasin où les provisions et les autres articles d’usage commun sont fournis. Tout est distribué gratuitement, il faut seulement indiquer ce qu’on a pris ».

Pour la première fois depuis leur existence ces gens pourraient prendre tout ce dont ils avaient besoin, et c’est ce qu’ils faisaient sans abuser de l’accès libre par l’avarice ou la gloutonnerie. Une autre témoin des collectivités, Augustin Souchy décrit la situation à Munissa :

« La boulangerie est ouverte. Tout le monde peut venir se servir de tout le pain dont il a besoin.
—Mais n’y a-t-il pas des abus ?
-Non, répond le vieil homme qui donne le pain ; chacun prend autant de pain
dont il a vraiment besoin.
Le vin est également distribué librement, pas rationné.
-Est-ce qu’il y en a pas qui se saoulent ?
—Jusqu’à présent il n’y a pas eu un sel cas d’ivresse ».

Le système salarial
La distribution des biens selon le principe communiste (« accès libre ») n’était pas cependant la norme. Dans la majorité des collectivités le niveau de consommation n’était pas gouverné par les besoins et désirs des gens librement déterminés par eux-mêmes mais, comme sous le capitalisme, par leur porte-monnaie. On pouvait seulement prendre les produits en abondance, tous les autres devant être achetés avec le salaire payé par les collectivités.

Le salaire familial et l’oppression des femmes
Le salaire familial—qui oppresse les femmes en les rendant économiquement dépendantes du maître de famille—était adopté par la plupart des collectivités. Chaque membre du sexe masculin recevait tant de salaire par jour pour lui-même et plus une somme inférieure pour sa femme et chaque enfant. Pour les femmes, la « révolution » espagnole n’aurait pas pu être moins révolutionnaire. Elle ne mit pas en question la famille en tant qu’unité économique ni la division sexuelle de travail entre hommes et femmes. « II est onze heures du matin. On sonne le gong. C’est la messe ? Non, c’est pour rappeler aux femmes qu’il est temps de préparer le repas de midi ». On continue à considérer les femmes comme étant socialement inférieures et on désapprouva celles qui rejoignaient par exemple les hommes dans les cafés pour boire après le travail.

La prolifération de l’argent
Le salaire familial n’était pas payé en général avec la devise nationale, la plupart des collectivités l’abandonnèrent pour l’utilisation interne. A sa place les collectivités substituèrent d’autres moyens d’échange, mettant en circulation leur propre monnaie locale sous la forme de bons, de cartes de ravitaillement, de certificats, de coupons, etc. Loin d’être aboli, comme il serait le cas dans une révolution communiste, l’argent se multiplia plus que jamais pendant la « révolution » espagnole. Mais la création de littéralement centaines de monnaies créa vite des problèmes. Quelques collectivités subvenaient à leurs propres besoins, mais le commerce entre les collectivités fut vite entravé par le manque d’une monnaie universellement reconnue. En 1937, la Fédération des collectivités paysannes d’Aragon eut à réintroduire une monnaie commune sous la forme d’une carte de ravitaillement uniforme pour toutes les collectivités d’Aragon. Ainsi elle établit sa propre banque – administrée par le syndicat des employés de banque bien entendu.

L’échange des biens
On n’utilisait pas l’argent pour effectuer mes transactions entre collectivités. On établit des entrepôts centraux où les collectivités pouvaient échanger entre elles leurs produits excédentaires contre ceux qui leur faisaient défaut. Sous ce système on n’utilisait que rarement les espèces sonnantes. Mais, c’était bien la valeur monétaire qui déterminait les proportions relatives selon lesquelles les produits étaient échangés. Par exemple, le nombre de sacs de farine qu’une collectivité pouvait obtenir contre une tonne de pommes de terre était calculé selon la valeur monétaire des deux produits. Tout comme sous le capitalisme « les prix étaient basés sur le coût des matières, le travail effectué, les frais généraux et les ressources de la collectivité ».
Ce n’était pas là un système communiste de production pour l’usage et de distribution selon les besoins, mais un système capitaliste d’entreprises rivales échangeant leurs produits selon la valeur d’échange de ceux-ci. Une collectivité avait beau avoir besoin de certains produits, elle ne pouvait pourtant pas les obtenir avant d’avoir produit suffisamment d’autres produits pour échange contre eux, puisqu’elle n’avait pas le droit de retirer une somme de produits d’une valeur supérieure à celle de ceux déposés. Ceci entraîna de graves privations dans les collectivités les moins prospères.

La concurrence marchande
En plus du commerce entre elles, les collectivités durent trouver des marchés pour leurs produits et faire face à la concurrence avec des entreprises non collectivisées. Une des conséquences d’un tel système à toujours été que les produits qui ne peuvent être vendus à un profit finissent par être stockés ou bien détruits alors qu’en même temps des gens doivent se passer de ces produits tout simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens de les acheter. Les conséquences du mode opératoire capitaliste des collectivités espagnoles se conformèrent à ce modèle ; c’est ainsi que « les entreprises appartenant au SICEP (Syndicat de l’Industrie de la Chaussure d’Elda et Pétrel) à Elda, Valencia et Barcelone, ainsi qu’à ses usines étaient pleins de produits invendus estimés à 10 millions de pesetas ». Dans une société communiste de tels spectacles seraient éradiqués à jamais ; on produirait non pas pour vendre pour faire profit, mais directement pour satisfaire les besoins des gens.

La fin des collectivités
Les collectivités espagnoles furent détruites par les antifascistes qui se battaient entre eux et par la victoire fasciste elle-même. On peut cependant se demander dans quelles directions elles auraient évolué si elles avaient survécu à la guerre civile. Selon nous, leur nature capitaliste serait devenue de plus en plus évidente.
Dans l’économie capitaliste la concurrence pour les marchés oblige chaque entreprise à produire aussi bon marché que possible de façon à vendre moins cher que ses rivaux. Les collectivités espagnoles qui faisaient des transactions commerciales entre elles et étaient en concurrence avec des entreprises non collectivisées auraient dû faire face aux mêmes pressions. Un des moyens selon lequel les entreprises capitalistes essayent de faire baisser le prix de leurs produits est d’augmenter l’exploitation de leur main-d’œuvre soit en baissant les salaires, soit en augmentant l’intensité ou la longueur du travail. Si cette méthode est appliquée dans les entreprises gérées par un patron ou par l’Etat, les travailleurs peuvent identifier leur ennemi et lutter contre leur exploitation. Mais cette réaction est moins probable là où la main-d’œuvre entière est propriétaire et gérante de l’entreprise comme c’était le cas des collectivités espagnoles. La main d’œuvre a alors des intérêts acquis dans la profitabilité du capital qu’elle possède collectivement. Elle s’identifie avec sa propre exploitation et même l’organise de plein gré, car elle doit faire marcher les affaires.

La fin de l’anarchisme
Dans la mesure où les anarchistes aujourd’hui soutiennent le type de capitalisme autogéré établi dans les collectivités espagnoles, nous devons nous opposer à l’anarchisme aussi fermement qu’à toute autre idéologie soutenant le capitalisme. En effet, du point de vue des besoins des travailleurs, le capitalisme autogéré ne mène à rien ; il est tout aussi réactionnaire que le capitalisme privé et le capitalisme d’Etat. La société communiste pour laquelle nous luttons ne peut être établie que par la destruction totale de toute forme de propriété, de l’argent, des salaires et des marchés, quelle que soit la forme qu’ils prennent.

Traduction d’un article qui est paru en 1987 en anglais, dans le numéro 9 de Wildcat, journal publié à Manchester, Angleterre. Cette traduction est parue dans Socialisme mondial N°30.

Revolution, or Self-Managed Capitalism?

Bataille socialiste


1 Antwort auf „Wildcat (UK) – Les collectivisations espagnoles (1987)“


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