Ludwig Bamberger – Les balayeurs hessois de Paris (1867)

Pour savoir quelle part les inventions modernes ont eue dans l’envahis-sement de Paris, il n’y a qu’à se rendre à l’endroit où les chemins de fer de l’Est et du Nord sont venus s’asseoir avec leurs vastes gares et tout ce qui en dépend. Là où la vague arrive la première, vous verrez à l’œil nu le dépôt massif qu’elle y a formé en peu de temps, vrai terrain d’alluvion allemand superposé au sol français. La rue même qui se prolonge dans l’axe de la rue Lafayette s’annonce sous le nom de route d’Allemagne, et dans le quartier, tout autour, vous voyez les maisons couvertes de noms allemands; des garnis, des hôtels, des estaminets, des boutiques, des ateliers occupés par les individus de cette nation. Ce quartier est notamment le siège d’un vrai prolétariat allemand, dont peu de Parisiens et même peu d’Allemands demeurant à Paris ont une notion quelconque. […]
A l’heure où, sortant d’une représentation de L’Africaine ou de la Belle Hélène, vous vous attablez dans un cabinet particulier du café Anglais, des milliers d’Allemands se lèvent aux extrémités de la ville pour venir faire la toilette du Paris du lendemain. Peut-être vous est-il arrivé une fois dans votre vie de voir se prolonger le susdit souper, et vous avez été frappé en rentrant chez vous après le lever du soleil, par l’aspect de brigades de balayeurs d’une tournure étrange. Les hommes, en hiver, portent une pelisse en fourrure de chien; les femmes et les enfants, car il y a des uns et des autres dans la brigade, portent des guenilles de vieux calicot avec des fichus de laine rouge ou verte noués autour des oreilles. Sans même entendre leur langage, par leur physionomie seule, vous verrez que ce ne sont pas des compatriotes, et si vous avez le sentiment plus national que cosmopolite, cette idée vous sera consolante, car ces pauvres gens ont une mine bien piteuse, bien malheureuse. Voulez-vous savoir ce qu’ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ? […]
Les gens qui, le matin, entre trois et huit heures balayent les rues sont presque tous exclusivement originaires de cette même province. Toujours, depuis la dernière guerre, vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a en Allemagne deux pays de Hesse. Un électorat et un grand-duché. L’électorat, à cette heure, appartient à l’histoire ; il est rayé de l’almanach de Gotha ; le grand-duché y est encore, mais il est déjà gravement entamé. Ces deux pays ne sont pas précisément les plus heureux de l’Allemagne. Un sol ingrat par-ci par-là, des princes plus ingrats encore. L’électeur de Hesse fut ce fameux marchand de chair humaine du temps de la guerre d’Indépendance américaine. Ses sujets, pour bien des raisons salutaires, ont depuis ce temps pris l’habitude d’émigrer au delà des mers. Les sujets de son cousin le grand-duc, au contraire, s’en vont de certains districts pour se diriger vers la capitale de la France. Le phénomène remonte d’environ vingt ans en arrière. C’est la misère, et une misère bien profonde, qui pousse ces malheureux à s’aventurer ainsi en un pays où tout leur est absolument inconnu. Heureux encore si, dans leur pays, la niaiserie officielle ne se mêlait pas de leurs affaires pour aggraver le mal ! La sagesse et la morale de l’administration supérieure ne permettent pas le mariage aux déshérités de la fortune. Et comme la nature n’est pas aussi prévoyante et vertueuse que les autorités de l’endroit, elle interviennent très souvent d’une façon assez perverse pour faire naître .des enfants sans la permission de M. le maire. Alors, les pauvres parents, tant pour se soustraire à la disgrâce de leur union irrégulière que pour nourrir la famille, et même .assez souvent pour régulariser à l’étranger ce que la patrie refuse de sanctionner, arrivent ici avec une petite smala sauvage, comptant parfois jusqu’à cinq et .six enfants. Notez qu’ils ne quittent pas le pays sans esprit de retour. Leur unique intention .est d’amasser un petit pécule et de s’en retourner chez eux, munis du nécessaire pour acheter une .maisonnette et un lopin de terre, dans un de ces villages qui ont nom Beuren ou Deinhardstein ou Elpenrode ou Butzbach, etc. Quelquefois il arrive aussi que ce n’est pas précisément la misère, mais plutôt le désir d’arrondir un commencement .de très modique fortune qui engage ces braves gens à prendre le balai. Ils possèdent bien une petite maisonnette, mais grevée d’une hypothèque, et alors ils s’en vont racler le chocolat du macadam parisien, jusqu’à ce qu’ils aient ramassé assez de gros sous pour récupérer la liberté de leur vieux toit. Très rarement ils prennent racine à Paris. Ceux qui n’y meurent pas au bout de quelques mois, et la mortalité est grande dans leurs rangs, s’en retournent chez eux avec leur petit magot. Peu à peu ce va-et-vient ne peut manquer de changer aussi la physionomie du pays d’origine, et ce devrait être chose curieuse que d’aller explorer sur place les villages .remplis par les balayeurs émérites de la plus intelligente boue du monde.
Du temps où je faisais mes études à l’Université de Giessen (c’est ainsi que s’appelle le chef-lieu de cette même province de la liesse), une des anecdotes stéréotypées de l’endroit prétendait qu’au fond du pays un homme avait construit une baraque dans laquelle il montrait, moyennant entrée, une pièce d’argent, quelque chose comme un écu de six livres. Arrivant d’un tel Eldorado, ces bonnes gens, on le comprend, ne sont pas gâtés ; aussi le secret de leur métier consiste-t-il bien plus dans l’art de ne pas mourir de faim que dans l’art de gagner de l’argent. Très probablement, il n’y a pas de travailleurs à Paris qui poussent à cette extrême limite les ressources de la privation. Car thésauriser, dans un métier où l’homme valide gagne un maximum de deux francs et demi par jour, n’est pas précisément chose facile; les femmes et les enfants gagnent de vingt-cinq à trente sous. Debout le matin à trois heures dans toutes les saisons, les pieds dans l’eau, ils travaillent jusque vers onze heures, s’en vont dormir ensuite, et se livrent rarement à quelque occupation le reste du jour, pendant les heures perdues. Sur cette recette, ils trouvent moyen de mettre de côté, en deux ans ou trois ans, de quoi arriver à leur petite économie. S’ils ont une nombreuse famille, le gain monte à cinq ou .six francs par jours, et alors c’est un enrichissement .à la vapeur. Seuls de leurs .compatriotes, ces balayeurs n’apprennent absolument rien de la langue française à l’exception cependant des .enfants, qui progressent même assez rapidement. Les Hessois vivent tout à fait entre eux. .Les premiers arrivés, venus avant la création:du chemin de fer de l’Est, s’étaient établis dans le quartier Saint-Marcel, principalement entre le Panthéon et le Val-de-Grâce. Dans la suite, et surtout lorsque le bélier de la préfecture vint faire des trouées dans .ces vieux réduits, ils émigrèrent vers le nord, dans la direction du chemin de fer qui les ramène au pays. Ici se place un incident qui nous ouvre en même .temps une autre page de la vie allemande à Paris. […]
Il y a cinq ou six ans, le pasteur Bodelschwing vint se vouer à ‘organisation religieuse du prolétariat allemand à Paris, et surtout des pauvres Hessois. De Saint-Marcel, il conduisit une seconde colonie vers le quartier de la Villette. Là, il fit l’acquisition d’un terrain situé à droite, sur la route d’Allemagne, entre la Villette et Belle-ville, et comme le sol y formait une petite hauteur, il donna à l’établissement nouveau le nom biblique de « la.Colline ». La Colline est devenue l’établissement central des balayeurs. Les quatre écoles de garçons et de filles et les quatre crèches qui y existent actuellement, reçurent, en 1865, trois cent cinquante enfants. Parmi les adultes, bon nombre commencent à quitter le ‘métier de balayeur et prennent du travail dans les fabriques de sucre du voisinage. Peu d’années après la fondation de la « Colline », une troisième colonie fut établie aux Batignolles, aux alentours de l’ancienne rue d’Orléans. […]
En dehors des trois colonies ci-dessus mentionnées, il y en a bon nombre, plus ou moins partagées entre les balayeurs hessois et d’autres ouvriers allemands mêlés par-ci par-là aux Alsaciens protestants. La plus ancienne de ces colonies, dont les origines remontent même au delà de celle de Saint-Marcel, est située à la barrière de Fontainebleau, à l’endroit même où le général Bréa a été tué. La population de ce centre est presque exclusivement composée d’immigrants originaires de la Bavière rhénane, qui travaillent dans les carrières avoisinantes. Ils ne sont guère moins misérables que les balayeurs. Le quartier Saint-Antoine, enfin, abrite une population allemande plus nombreuse que tout le reste, mais en grande partie beaucoup plus aisée : ce sont les ouvriers de tous les différents métiers. […]
Les ravages que la misère fait, dans les rangs des balayeurs surtout, sont effroyables : le dénuement, les privations, le travail malsain, la nostalgie, tout cela réuni, les décime, et toutes les épidémies se jettent sur eux. Certaines maladies particulières, imputables à leurs occupations, viennent les affliger par surcroît. Telles sont les hernies, beaucoup plus rares chez les balayeurs de nationalité française, qui, au dire des médecins, entendent bien mieux le maniement de leur instrument de travail. Pour le mettre en mouvement, ils n’agitent que les bras, là où l’Allemand plie tout son corps en deux. Le nombre total des Hessois est estimé à un minimum de trois mille. Ils se tiennent entre eux au point de ne frayer guère, même avec leurs compatriotes, vivant entassés beaucoup de familles ensemble dans de grandes maisons qu’ils appellent cours allemandes (deutsche hoefe), tout comme les colonies allemandes du temps de la hanse s’appelaient à Anvers et à Londres.

(Paris Guide par les principaux écrivains et artistes de la France, Paris, Librairie internationale, 1867, pp. 1019-1025)


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  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 08. Februar 2010 um 12:33 Uhr
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