Edouard Berth – Le bourgeois français (1924)

Dans un article du Resto del Carlino, signé Concetto Pettinato, sur « L’impérialisme français », je trouve des observations fort pénétrantes sur le caractère essentiellement « aristocratique » de la civilisation française, qui, avec un orgueil à la fois raffiné et ingénu, se considère, sans plus, comme la reine des civilisations estimant les civilisations étrangères des civilisations barbares et à peine existantes. Avant la guerre, il avait paru déjà un livre sur « la renaissance de l’orgueil français » ; pendant la guerre, Maurras a publié son Quand les Français ne s’aimaient pas (au fond, c’était là du snobisme, car les Français, même et peut-être surtout quand ils se dénigrent, c’est encore par vanité nationale, n’ont jamais cessé d’avoir d’eux-mêmes l’estime la plus outrecuidante et François Porché, un ami de Péguy, a fait jouer une pièce intitulée Finette et les Butors où la finesse de la France est naturellement opposée au Butorisme germanique) ; depuis la guerre, l’infatuation nationale ne connaît plus de bornes. La France est une aristocratie bourgeoise ; René Johannet a écrit un « éloge des bourgeois français » où tout l’orgueil ingénu d’une bourgeoisie fortifiée par la guerre se traduisait en accents qui voulaient être lyriques ; nous sommes un pays de bourgeois-gentilshommes et de prolétaires-bourgeois ; et nous sommes convaincus, candidement, que le savoir, le goût, la raison, la mesure, « tout est chez nous retiré », nos catholiques sont plus chauvins que personne, étant toujours assurés que la France est restée la fille aînée de l’Eglise, et nos démocrates ne le sont pas moins, ne doutant pas non plus que la France est plus que jamais la fille aînée de la Révolution ; notre droit à régner sur le monde entier nous apparaît comme la chose la plus incontestable, et fort impertinent qui oserait le contester… Il y a là, j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, un cas de narcissisme national tout a fait extraordinaire et très inquiétant aux yeux de ceux qui aiment vraiment et sérieusement la France. Car, s’enfoncer dans l’adoration de soi-même avec cet aveuglement, ce n’est pas là un signe de force réelle ni de grandeur véritable ; je veux que l’orgueil soit parfois une grande vertu et soit nécessaire à l’édification des grandes choses, mais encore faut-il qu’il réponde à des réalités. Or, la réalité est, par rapport aux prétentions, tout simplement tragiquement disproportionnée. Pays de célibataires et de fils uniques, pays sans enfants, et qui ne veut plus en faire, et qui considère comme du lapinisme de la plus grossière sorte le fait d’en avoir seulement trois par famille ; pays de rentiers, de fonctionnaires, de petite bourgeoisie routinière, de paysannerie individualiste et farouchement renfermée sur elle-même ; pays de ploutocrates, où la grande presse et les grandes banques, alliées, font la loi et gouvernent une soi-disant démocratie, qui ne connaît de la démocratie que les grandes phrases et les passions viles ; la France apparaît comme un pays au fond épuisé, anémié, qui vit sur son passé de gloire, s’en fait un manteau de pourpre, j’allais dire un linceul, comme celui où Renan nous dit que dorment les dieux morts, fait encore des rêves de grandeur, comme ces malades que guette la paralysie générale, mais sentant bien sa réelle faiblesse, ne cesse de trembler à la pensée de la revanche germanique.

Sans doute, les Français ont montré, dans la dernière guerre, qu’ils savaient encore se battre et mourir ; ils ont tenu pendant quatre ans, ce dont on les aurait crus à peine capables, et cela fut dû sans doute tant à la naturelle endurance des terriens qu’à la facilité avec laquelle la paysannerie française a pu gagner de l’argent à l’arrière et racheter un nombre respectable de milliards d’hypothèques ; si bien que la guerre a été pour elle, comme une deuxième libération, rappelant la première grande libération procurée par la Révolution française ; mais le terrible phénomène de la désertion des campagnes, et de leur croissant dépeuplement n’aura pas été arrêté par la guerre : au contraire, il sera accru, précipité, porté à toutes ses conséquences désastreuses.
Il suffit de lire le cahier de Daniel Halévy, Visite aux paysans du Centre, pour en avoir la sensation tragique – pour autant que la manière volontairement modérée, enveloppée et prudente de l’auteur permette de telles sensations ; Halévy est un pessimiste doux, qui recule toujours un peu devant les conséquences de son pessimisme et cherche volontiers à se les estomper pour lui-même et pour les autres. Mais quand on a fini de lire ce cahier, la France apparaît comme un grand pays désolé qui, littéralement, se vide peu à peu par le dedans et devient un vrai désert.

Renan disait que la civilisation antique a péri par paucité ; il en sera de même, il faut le craindre, de la civilisation française. Oui, la France est bien une aristocratie – une aristocratie bourgeoise et fort entichée de son bourgeoisisme – et elle périra, hélas, comme périssent toutes les aristocraties : par épuisement interne et faute d’apports de sang nouveau. Notre grâce, notre finesse, notre gentillesse, notre sens de la mesure tant vantés, ce sont là des qualités, incontestablement, mais prenons garde que notre raffinement ne soit… mortel ! L’art d’un Claude Debussy est sans doute exquis, et Wagner, à son prix paraîtra lourd et grossier ; mais aussi, chez lui, quelle puissance, quelle richesse de sève ! Un Baudelaire, un Flaubert sont des artistes consommés et rares ; ils donnent le sentiment de la perfection littéraire ; mais, chez le premier, quel spleen et quel désespoir ; chez le second, quelle secrète impuissance et quel air de renfermé ; et, chez tous deux, quelle haine du bourgeois et de la civilisation bourgeoise, dont ils ont littéralement la nausée, en sorte que cette France, aristocratie bourgeoise, se voit, à l’apogée de sa puissance, reniée et bafouée par deux de ses meilleurs artistes !

Notre syndicalisme révolutionnaire lui-même, héroïque et raffiné dans ses conceptions, est maigre et pauvre en réalisations. Il manque toujours à toutes les manifestations de notre vie nationale cette abondance, cette luxuriance, cette puissance, qui sont la marque des organismes en plein essor de vitalité ; mais l’abondance et la puissance apparaissent comme de la grossièreté à notre pessimisme de voluptueux quintessenciés : la vie, en définitive, pour nous, est grossière et vulgaire !
Au fond, nous aurions eu besoin d’être, une fois de plus, fécondés par le robuste et puissant génie allemand, et rien n’eût été plus souhaitable, à tous point de vue, que l’union de la France et de l’Allemagne, tant pour elles-mêmes que pour le destin de l’Europe. Une politique, à la fois niaise et folle, en a décidé autrement… Alea jacta est !

La Rivoluzione liberale, 14.10.1924.


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  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 11. Januar 2010 um 15:31 Uhr
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