E. P. Thompson – La formation de la classe ouvrière anglaise – Préface (1963)

Le titre de cet ouvrage est maladroit, mais il a le mérite d’être adéquat. Le mot « formation » (making) indique que l’objet de cette étude est un processus actif, mis en œuvre par des agents tout autant que par des conditions. La classe ouvrière n’est pas apparue comme le soleil à un moment donné. Elle a été partie prenante de sa propre formation.
Nous parlerons de classe, et non de classes, pour des raisons que ce livre a notamment pour objet d’étudier. Il y a, naturellement, une différence. L’expression « classes laborieuses » est descriptive et élude autant qu’elle définit. Ce terme désigne, de façon peu rigoureuse, un ensemble de phénomènes distincts. On trouve ici des tailleurs, là des tisserands, et ensemble ils constituent la classe laborieuse.
J’entends par classe un phénomène historique, unifiant des évènements disparates et sans lien apparent, tant dans l’objectivité de l’expérience que dans la conscience. J’insiste sur le caractère historique du phénomène. Je ne conçoit la classe ni comme une « structure » ni même comme une « catégorie », mais comme quelque chose qui se passe en fait — et qui, on peut le montrer, s’est passé — dans les rapports humains.
De plus, la notion de classe implique celle de rapport historique. Comme tout autre rapport, c’est un phénomène dynamique qui échappe à l’analyse dès lors qu’on tente de le figer à un moment particulier pour en dégager les composantes. La grille sociologique la plus fine ne saurait mettre en évidence un pur modèle de classe, pas plus qu’un pur modèle de déférence ou d’amour. Ce rapport doit toujours s’incarner dans des hommes et un contexte réels. En outre, nous ne pouvons avoir deux classes distinctes, ayant chacune une existence indépendante, que l’on met ensuite en rapport l’une avec l’autre. L’amour n’est pas concevable sans amants, ni la déférence sans squires et paysans. On peut parler de classe lorsque des hommes, à la suite d’expériences communes (qu’ils partagent ou qui appartiennent à leur héritage), perçoivent et articulent leurs intérêts en commun et par opposition à d’autres hommes dont les intérêts diffèrent des leurs (et en général s’y opposent). L’expérience de classe est en grande partie déterminée par les rapports de production dans lesquels la naissance ou les circonstances ont placé les hommes. La conscience de classe est la manière dont ces expériences se traduisent en termes culturels et s’incarnent dans des traditions, des systèmes de valeurs, des idées et des formes institutionnelles. Au contraire de l’expérience de classe, la conscience de classe ne se présente pas comme déterminée. On peut certes discerner une certaine logique dans les réactions de groupes d’hommes aux métiers similaires face à des expériences similaires, mais nous ne pouvons pas formuler de loi. La conscience de classe naît de la même façon en des lieux et à des époques différentes, mais jamais tout à fait de la même façon.
On a trop souvent tendance de nos jours à voir dans la classe une chose. Ce n’est pas le sens du mot classe tel que Marx l’a employé dans ses ouvrages historiques, et pourtant c’est l’acception erronée que l’on trouve dans de nombreux écrits « marxistes » récents. On attribue à « la classe ouvrière » une existence réelle, quasi définissable en termes mathématiques : un certain nombre d’hommes occupant une certaine position par rapport aux moyens de production. Une fois ce postulat accepté, il devient possible d’en déduire la conscience de classe qu’« elle » devrait avoir (mais possède en fait rarement) si « elle » avait une conscience juste de sa situation et de ses intérêts réels. Il existe une superstructure à travers laquelle cette conscience se fait jour sous des formes inefficaces. Ces « retards » et ces déformations culturelles sont gênants, et il est aisé d’aboutir, à partir de là, à une théorie de substitution : le parti, la secte ou le théoricien qui révèlent la conscience de classe non pas telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être.
On commet une erreur analogue de l’autre côté de la barrière idéologique. D’une certaine façon, cette erreur est le négatif exact de la précédente. Puisqu’il est facile de réfuter la notion rudimentaire de classe attribuée à Marx, on en déduit que toute notion de classe n’est qu’une construction théorique plaquée sur la réalité. On nie l’existence même des classes. D’une autre façon, et par un curieux retournement, on peut passer d’une vision dynamique à une vision statique . La classe ouvrière existe bel et bien, et on peut la définir avec une certaine précision comme une composante de la structure sociale. Mais la conscience de classe est une chose néfaste inventée par des intellectuels égarés, puisqu’il convient de dénoncer comme « symptôme de désordre injustifié » tout ce qui trouble la coexistence harmonieuse de groupes jouant des « rôles sociaux » différents et entrave ainsi la croissance économique. Il s’agit de trouver la meilleure manière d’amener la classe ouvrière à accepter son rôle social et de savoir comment « traiter et canaliser » son mécontentement.
Il est impossible de raisonner en ces termes si l’on se souvient que la classe est un rapport et non une chose. Elle n’existe ni pour avoir un intérêt et une conscience abstraite ni pour se retrouver sur l’établi de l’ajusteur. […]
Si j’ai montré une compréhension insuffisante des soucis méthodologiques de certains sociologues, j’espère néanmoins que cet ouvrage contribuera à une meilleure compréhension du phénomène de classe. Car je suis convaincu que la seule façon de l’appréhender est de considérer la classe comme une formation sociale et culturelle, résultant de processus que l’on ne peut étudier que si l’on en examine le développement au cour d’une période historique relativement longue. Entre 1780 et 1832, la plupart des travailleurs anglais en vinrent à percevoir leurs intérêts comme identiques et opposés à ceux de leurs dirigeants et de leurs employeurs. La classe dirigeante, quand à elle, était fort divisée et n’a gagnée en cohésion à cette même époque que parce que certains antagonismes furent résolus ou perdirent beaucoup de leur acuité face à une classe ouvrière en révolte. Ainsi, la présence de la classe ouvrière était, en 1832, le facteur le plus important de la vie politique britannique.
Voici comment l’ouvrage est composé. La première partie a pour objet la permanence des traditions populaires au XVIIIe siècle et leur influence sur l’agitation jacobine des années 1790. La deuxième partie passe des influences subjectives aux influences objectives : les expériences de groupes d’ouvriers pendant la révolution industrielle, qui m’ont paru d’un intérêt tout particulier. Je tente également d’y évaluer la nature de la nouvelle discipline de travail et l’influence sur ce point de l’Eglise méthodiste. La troisième partie reprend l’histoire du radicalisme (Radicalism) plébéien pour la suivre, à travers le luddisme, jusqu’à la période héroïque de la fin des guerres napoléoniennes. J’examine enfin certains aspects de théorie politique et de la conscience de classe dans les années 1820 et 1830. […]
Je cherche à sauver de l’immense condescendance de la postérité le pauvre tricoteur sur métier, le tondeur de drap luddiste, le tisserand qui travaille encore sur un métier à main, l’artisan « utopiste », et même le disciple trompé de Joanna Southcott. Il est bien possible que leurs métiers et leurs traditions aient été moribonds ; que leur hostilité à l’industrialisation naissante ait été alimentée par un point de vue passéiste ; que leurs idéaux communautaires aient manqué de réalisme ; que leurs conspirations insurrectionnelles aient été téméraires… Mais ce sont eux qui ont vécu cette période de bouleversement social intense ; ce n’est pas nous. Leurs aspirations étaient justifiées par leur expérience propre. Et si l’histoire a fait d’eux des victimes, leur propre époque les ayant condamnés, victimes ils sont restés jusqu’à nos jours.
Nous ne devons pas juger de la légitimité des actions humaines à la lumière de l’évolution ultérieure. Après tout, nous n’avons pas atteint nous-mêmes le terme de l’évolution sociale. Certaines causes perdues de la révolution industrielle peuvent nous éclairer sur les plaies sociales encore ouvertes aujourd’hui. Qui plus est, la majeure partie du monde actuel connaît encore les problèmes de l’industrialisation et de la formation d’institutions démocratiques, qui ne sont pas sans rapport avec notre propre expérience pendant la révolution industrielle. Les causes perdues en Angleterre pourraient bien encore être gagnées en Asie ou en Afrique. […]

Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Traduit de l’anglais par Gilles Dauvé, Mireille Golaszewski et Marie-Noëlle Thibault, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1988.

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