Fredy Perlman – Antisémitisme et pogrome de Beyrouth (1982)

Échapper à la mort dans une chambre à gaz, à un pogrome ou à l’incarcération dans un camp de concentration, donne peut-être à un écrivain compétent et réfléchi, comme Soljenitsyne par exemple, une compréhension approfondie de nombreux éléments centraux de l’existence contemporaine, mais une telle expérience, en elle-même, ne fait pas de Soljenitsyne un penseur, un écrivain, ou même un critique des camps de concentration. En elle-même, elle ne confère aucune autorité particulière. Chez quelqu’un d’autre, cette expérience sommeillera à l’état latent, comme potentialité, ou sera à tout jamais dénuée de sens, ou bien contribuera à faire de l’individu un ogre. En résumé, toute expérience est une part indélébile du passé de l’individu, mais ne détermine pas son futur ; l’individu est libre de choisir son futur : il est même libre de choisir d’abolir sa liberté, auquel cas il choisit délibérément, en toute mauvaise foi, et est un Salaud (concept philosophique précis de J.P. Sartre pour une personne faisant un tel choix).

Mes observations sont empruntées à Sartre ; j’aimerais les appliquer non à Soljenitsyne mais à moi-même, en tant qu’individu spécifique, et aux supporters américains faisant le choix spécifique de soutenir avec ferveur l’Etat d’Israël.

Je fus l’un des trois jeunes enfants emmenés par nos aînés hors d’un pays d’Europe Centrale un mois avant que les Nazis ne l’envahissent et ne commencent à traquer les Juifs. Seule une partie de ma famille s’en alla. Les autres demeurèrent et furent tous raflés ; parmi eux, tous mes cousins tantes et grands-parents disparurent dans des camps de concentration nazis ou des chambres à gaz, à l’exception de deux oncles dont je parlerai plus tard.
Un mois de plus et j’aurais pu moi aussi subir effectivement l’extermination scientifique d’êtres humains, planifiée rationnellement, expérience fondamentale de tant de gens à une époque de science et de forces productives hautement développées, mais je n’aurais pas été capable d’écrire là-dessus.
Je fus l’un de ceux qui en réchappèrent. Je passai mon enfance parmi la population de langue Quéchua des hauts plateaux andins, mais je n’appris pas à parler le Quéchua et je ne me demandai pas pourquoi ; lorsque je parlais a un Quéchua, je le faisais dans une langue étrangère à lui comme à moi, la langue des Conquistadors. Je n’étais pas conscient d’être moi-même un réfugié, ni que les Quéchuas étaient des réfugiés dans leur propre territoire. Je n’en savais pas plus sur les terreurs vécues par leurs ancêtres – les expropriations, persécutions et pogromes, l’anéantissement d’une ancienne culture – que je n’étais au courant des terreurs vécues par les miens.
Je trouvais les Quéchuas généreux, hospitaliers, sincères et j’estimais davantage ma tante qui les respectait et les aimait que celle qui les escroquait, les méprisait et les qualifiait de sales et de primitifs.
Par cette dernière, je fus confronté pour la première fois à la pratique du «Deux poids, deux mesures», à l’arnaque des étrangers au profit des siens, à l’adage moral qui disait, «C est bien, si c’est Nous qui le faisons». Le mépris de cette parente fut ma première expérience du racisme. Il créait une affinité entre elle et les pogromistes qu’elle avait fuis. Son évasion de justesse ne l’avait pas amenée à faire une critique des pogromistes ; cette expérience ne contribua probablement en rien à sa personnalité, ni même à son identification avec les Conquistadors puisque cette dernière était commune à des Européens qui n’avaient pas partagé son expérience. Des paysans européens opprimés s’étaient identifiés aux Conquistadors qui menaient une répression plus vicieuse encore contre les non-Européens bien avant l’expérience de mon proche.
Ma tante fit effectivement usage de son expérience des années plus tard, quand elle choisit d’être partisan de l’Etat d’Israël, sans renier son mépris envers les Quéchuas. Au contraire, elle élargit alors ce mépris à des populations d’autres parties du globe, populations qu’elle n’avait jamais rencontrées, ni fréquentées. Cependant, à l’époque, je ne me sentais pas concerné par les caractéristiques de ce choix ; je l’étais plus par les chocolats qu’elle m’offrait.
Durant mon adolescence, on m’emmena en Amérique, ce qui était synonyme de New York, même pour les gens vivant déjà en Amérique parmi les Quéchuas. L’Amérique était synonyme de bien autre chose, comme j’allais très lentement l’apprendre.
Peu de temps après mon arrivée, le pouvoir d’Etat du pays d’Europe Centrale dont je provenais était conquis par un gang bien organisé d’égalitaires qui pensaient qu’ils provoqueraient l’émancipation universelle en occupant les postes d’Etat et en devenant policiers, et le nouvel Etat d’Israël remportait sa première guerre, transformait une population autochtone de sémites en réfugiés de l’intérieur (comme les Quéchuas) et en réfugiés exilés (comme les Juifs d’Europe Centrale). J’aurais dû me demander pourquoi les réfugiés sémites et les réfugiés européens qui proclamaient être sémites, deux peuples avec autant de choses en commun, ne faisaient pas cause commune contre leurs oppresseurs communs, mais j’étais bien trop occupé à essayer de trouver ma voie en Amérique.
Auprès d’un camarade d’école primaire que mes parents considéraient comme un voyou, ainsi qu’auprès de mes parents eux-mêmes, j’appris lentement que l’Amérique était le lieu où tout le monde voudrait être, quelque chose comme le paradis, mais un paradis qui restait hors d’atteinte, même après avoir débarqué en Amérique. L’Amérique était un pays d’employés de bureaux et d’ouvriers d’usine, mais ni le travail de bureau ni celui d’usine n’étaient l’Amérique. Mon voyou de copain résumait cela très simplement ; il y avait les arnaqueurs et les arnaqués et il fallait être idiot pour devenir un arnaqué.
Mes parents étaient moins explicites. Ils me disaient : travaille dur à l’école. La motivation implicite était : «A Dieu ne plaise que tu deviennes employé de bureau ou ouvrier d’usine ! Deviens quelque chose d’autre : expert ou manager». A ce moment-là, je ne savais pas que ces autres vocations étaient aussi des Amériques, qu’après chaque échelon gravi, le paradis demeurait tout aussi inaccessible qu’auparavant. Je ne savais pas que la satisfaction de l’expert, ou même de l’employé ou de l’ouvrier, provenait non de la plénitude de sa propre existence, mais du rejet de celle-ci, de l’identification avec le grand processus prenant place hors de lui, du processus de destruction industrielle libre de toute entrave. On pouvait voir les résultats de ce processus en marche dans les films ou les journaux, mais pas encore à la télévision qui l’apporterait bientôt dans chaque foyer ; la satisfaction était celle du voyeur, du mateur. A cette époque, je ne savais pas que ce processus était le synonyme le plus concret d’Amérique.
Une fois en Amérique, je n’avais pas l’usage de ce que j’avais vécu lors de la fuite in extremis d’un camp de concentration nazi ; l’expérience ne pouvait m’aider à grimper les échelons du Paradis, et aurait même pu m’embarrasser. Mon ascension effrénée aurait pu être considérablement ralentie, voire même stoppée entièrement si j’avais tenté de m’identifier au détenu du camp de travail que j’aurais pu devenir, car j’aurais compris ce qui rendait la perspective du travail en usine si redoutable : elle diffère de celle du camp de concentration en cela qu’il n’y a pas de chambre à gaz et que l’ouvrier d’usine n’y est enfermé que cinq jours par semaine.
Je n’étais pas le seul à ne mettre aucunement mon expérience d’Europe Centrale à profit. Ma famille n’en tirait pas profit non plus. Au cours de cette décennie, je rencontrai un de mes deux oncles qui avaient survécu à un camp de concentration nazi. Même cet oncle, une fois en Amérique, ne s’était pas servi de son expérience : il ne désirait rien tant que d’oublier le pogrome et tout ce qui y était associé. Il voulait uniquement gravir les marches de l’Amérique ; il voulait ressembler aux autres Américains, paraître et agir comme eux. Mes parents avaient exactement la même attitude. On m’avait dit que mon autre oncle qui avait survécu aux camps avait émigré en Israël, mais pour y être renversé par une voiture sitôt après son arrivée.
Bien que j’en entendisse parler, l’État d’Israël durant cette décennie ne m’intéressait pas. Mes parents parlaient avec une certaine fierté de l’existence d’un Etat avec des policiers juifs, une armée juive, des juges et des directeurs d’usine juifs, bref un État totalement différent de l’Allemagne nazie, et tout à fait semblable à l’Amérique. Mes parents quelle que fût leur situation personnelle, s’identifiaient aux policiers juifs, et pas aux victimes, aux propriétaires d’usine, et pas aux ouvriers juifs, aux arnaqueurs juifs mais pas aux arnaqués, identification compréhensible venant de gens qui voulaient oublier qu’ils avaient failli se retrouver dans des camps de travail. Mais aucun d’entre eux ne voulait aller en Israël, ils étaient déjà en Amérique.
Mes parents accordaient à contrecoeur des dons à la cause Sioniste et étaient déroutés – tous, excepté ma tante raciste- par l’enthousiasme sans réserve d’Américains de la 2ème à la Nième génération pour un État éloigné de policiers, professeurs, managers juifs, dans la mesure où ces gens étaient déjà policiers, professeurs et managers en Amérique. Ma tante raciste comprenait, elle, ce sur quoi était basé l’enthousiasme : la solidarité raciale. Mais, à l’époque, je n’en étais pas conscient. J’étais un étudiant américain pas très brillant et je pensais que la solidarité raciale était une chose réservée aux Nazis, aux Afrikaners et aux Sudistes Américains.
Je commençai à me familiariser avec les caractéristiques des Nazis qui m’avaient presque capturé : le racisme qui avait réduit des êtres humains à leur arbre généalogique sur cinq ou six générations, le nationalisme conquérant qui avait considéré le reste de l’humanité comme un obstacle, la «Gleichschaltung» («mise au pas, uniformisation») qui avait décapité le droit individuel au choix, l’efficacité technologique qui avait fait des petits hommes de simples rouages d’une machinerie gigantesque, le militarisme arrogant dont les murs de tanks multipliaient par cent le nombre de victimes, la paranoïa officielle qui avait représenté l’ennemi, le citadin et le villageois pauvrement armés comme une conspiration presque omnipotente à la dimension cosmique. Mais je ne voyais pas en quoi ces aspects avaient quoique ce soit à voir avec l’Amérique ou Israël.
Ce fut seulement au cours de la décennie ultérieure, étudiant américain dans une université, moyennement intéressé par l’histoire et la philosophie, que je commençai à acquérir des éléments de connaissance sur Israël et le sionisme, non parce que j’étais particulièrement passionné par ces sujets, mais du fait qu’ils étaient inclus dans mes lectures. Je n’étais ni hostile, ni favorable –, j’étais indifférent ; je ne me servais toujours pas de mon expérience de réfugié.
Mais je n’allais pas rester indifférent à l’égard d’Israël ou du sionisme. On entrait dans la décennie où se déroulèrent les spectaculaires capture et procès du Bon Allemand Eichmann ainsi que l’invasion spectaculaire par Israël de larges parties de l’Egypte, de la Syrie et de la Jordanie dans la guerre-éclair des six-jours, décennie au cours de laquelle Israël devint l’actualité de tout le monde, et pas seulement des réfugiés.
Mes idées sur le docile Eichmann étaient conformes à la norme, sauf que je pensais qu’il ne pouvait pas être si exceptionnel puisque j’avais déjà rencontré des gens comme lui en Amérique. Cependant, suite à quelques unes de mes lectures, je commençai à me poser des questions à propos du racisme de ma tante sioniste.
J’appris que des populations comme les anciens Hébreux, les Akkadiens, les Arabes, les Phéniciens et les Ethiopiens étaient tous originaires du pays de Sem (la péninsule arabe) et avaient tous parlé la langue de Sem, ce qui faisait d’eux des Sémites. J’appris que la religion juive avait pris sa source chez les Sémites de l’ancien Etat levantin de Judée, la religion chrétienne chez ceux des anciennes villes levantines de Nazareth et de Jérusalem, la religion islamique chez ceux des anciennes villes arabes de la Mecque et de Médine, et que, au cours des dernières 1300 années, la région appelée Palestine avait été un lieu sacré pour les Sémites islamiques qui vivaient là et dans les régions environnantes. J’appris aussi que les religions des Juifs comme des chrétiens européens et américains, avaient été élaborées durant presque deux millénaires par les Européens et, plus récemment, par les Américains.
Si les Juifs européens et américains étaient des Sémites au sens religieux du terme, alors les chrétiens européens et américains étaient aussi des Sémites, notion généralement considérée comme absurde.
Si les Juifs étaient des Sémites selon les termes de leur Livre Sacré, alors tous les chrétiens européens et américains seraient Grecs ou Italiens, notion presque aussi manifestement absurde.
Je commençai à me douter que le seul lien de ma tante sioniste avec le Sion du Levant était un lien généalogique datant non pas de six mais de plus de soixante générations. Cependant j’en étais arrivé à considérer que de se livrer à de tels calculs était une particularité des Nazis, Afrikaners et Sudistes Américains.
J’étais gêné. Je pensais qu’il y avait sûrement quelque chose d’autre : sûrement que ceux qui proclamaient descendre des victimes de tout ce racisme ne sauraient être les porteurs d’un racisme dix fois plus profond.
Je connaissais peu de choses du mouvement sioniste mais suffisamment pour commencer à éprouver de la répulsion. Je savais que le mouvement avait à l’origine deux ailes dont l’une était socialiste, chose que je pouvais comprendre car je commençais à sympathiser avec les victimes de l’oppression, non pas à partir d’aperçus que j’aurais tirés de ma propre expérience, mais à partir de livres également accessibles aux autres. L’autre aile du sionisme m’était incompréhensible.
Les égalitaristes ou sionistes de gauche, ainsi que je le compris alors, n’aspiraient pas à être assimilés par les États européens qui les persécutaient, certains parce qu’ils pensaient ceci irréalisable, d’autres parce qu’ils étaient horrifiés par l’Europe et l’Amérique s’industrialisant. Le Messie, leur Mouvement, délivrerait Israël de l’exil et le guiderait vers Sion, vers quelque chose d’entièrement différent, vers un paradis sans arnaqueurs ni arnaqués. Certains d’entre eux, sans doute plus métaphoriquement, espéraient que le Messie délivrerait les opprimés de leurs oppresseurs, sinon dans le monde entier, tout au moins dans l’Utopie égalitaire millénariste située dans une province de l’empire Ottoman, et ils étaient prêts à se joindre aux habitants islamiques de Sion contre les oppresseurs ottomans, levantins et anglais. Ils partageaient ce rêve avec les chrétiens qui avaient essayé depuis plus d’un millénaire de fonder Sion dans une province ou une autre d’Europe. Les deux mouvements avaient les mêmes racines, mais je soupçonnais les sionistes de gauche d’avoir hérité des chrétiens leur millénarisme.
Les sionistes égalitaristes étaient arrogants en ceci qu’ils pensaient que les habitants islamiques de Sion embrasseraient les gauchistes européens comme des libérateurs, et ils étaient aussi naïfs que les égalitaristes qui s’étaient emparés du pouvoir dans le pays de ma naissance, en pensant que le millénium débuterait aussitôt qu’ils occuperaient des fonctions étatiques et deviendraient policiers. Mais, aussi loin que je pus voir, ils n’étaient pas racistes.
Les autres sionistes, la Droite, qui au moment où j’accédais à l’Université avaient quasiment supplanté la Gauche, tout au moins en Amérique, étaient ouvertement racistes et assimilationnistes. Ils voulaient un État dominé par une Race à peine déguisée en religion, un Etat qui ne serait pas radicalement différent mais la réplique de l’Amérique et des autres États de la famille des Nations. Je ne pouvais comprendre cela tant il me semblait que ces sionistes, composés d’hommes d’Etat, d’industriels, de technocrates, n’étaient pas seulement des racistes mais aussi des Convertis.
Les premiers Convertis furent des Juifs de l’Espagne du 15ème siècle qui, pour échapper à la persécution, découvrirent que le tant attendu Messie juif était déjà arrivé un millénaire et demi plus tôt, en la personne du prophète juif Jésus, le Crucifié. Certains de ces Convertis se joignirent alors à l’Inquisition et persécutèrent les Juifs qui n’avaient pas fait cette découverte.
Les Convertis modernes n’étaient pas devenus des Catholiques : le catholicisme n’était pas le credo dominant du vingtième siècle ; c’est la Science et la Technologie qui l’étaient.
Je pensais que Jésus avait au moins exprimé ne serait-ce qu’à l’état de reliques, certains des traits de l’ancienne communauté humaine, alors que la Science et la Technologie n’expriment rien d’humain : elles détruisent la culture, comme la nature ou la communauté humaine.
Il m’apparaissait désolant que les spécificités tant préservées et soigneusement protégées d’une minorité culturelle qui avait refusé d’être absorbée dussent échouer sur la découverte que l’Etat technocratique était le Messie et le Développement Industriel le tant attendu millénium. Ceci rendait la trajectoire entière dépourvue de sens. Le rêve de ces Convertis racistes me répugnait.
Ce ne fut pas avant la décennie suivante, au-delà de l’âge de 30 ans, que le fait d’avoir frôlé le pogrome Nazi commença à prendre sens pour moi. Cette nouvelle évaluation de ma précoce expérience fut soudaine et provoquée par quelque chose comme une rencontre de hasard, une rencontre qui, aussi par hasard, comportait une référence singulière à l’Etat d’Israël.
C’était la décennie durant laquelle l’Amérique lança une guerre d’extermination contre un peuple et une ancienne culture d’Extrême-Orient.
Il se trouva que je visitais mes parents américanisés au même moment où ma tante des Andes séjournait chez eux pour la première fois depuis leur séparation. C’était cette tante qui avait respecté la population de langue Quéchua, quoique pas suffisamment pour apprendre leur langue, et elle était restée parmi eux quand les autres étaient partis.
La conversation dans la famille tournait autour de pieuses réflexions à propos de cet oncle qui était parti en Israël et avait été tué par une voiture après avoir survécu aux camps de concentration nazis.
Ma tante des Andes ne pouvait en croire ses oreilles. Elle demanda aux autres s’ils n’étaient pas tous devenus fous. L’histoire de l’accident de voiture avait été racontée si souvent aux enfants que les adultes en étaient arrivés à la croire.
Cet homme n’était pas mort dans un accident, cria-t-elle. Il s’était suicidé. Il avait survécu aux camps de concentration parce qu’il était technicien employé à l’application scientifico-chimique de l’opération des chambres à gaz. Il avait ensuite fait l’erreur d’émigrer en Israël où sa collaboration avait été rendue publique. Il n’avait probablement pu affronter les regards accusateurs ; peut-être craignait-il des représailles.
Ma première réaction à cette révélation fut 1’écœurement vis-à-vis de cet être humain qui devait être à ce point dégradé moralement pour gazer sa propre famille et ses camarades de captivité. Mais, plus j’y pensais, et plus je devais admettre qu’il y avait eu au moins un brin d’intégrité morale dans son acte final d’autodestruction. Cet acte ne faisait pas de lui un paradigme moral mais contrastait nettement avec les actes des gens à qui manquait même ce brin d’intégrité morale, ceux qui, revenus d’Extrême-Orient, revendiquaient leurs exploits, se vantant positivement des atrocités monstrueuses qu’ils avaient infligées à leurs congénères.
Et je me demandai qui étaient vraiment les autres, les purs qui avaient démasqué et jugé Eichmann, l’Allemand docile. Je ne savais rien sur les gens en Israël et n’avais jamais rencontré un Israélien, mais je prenais de plus en plus conscience de ces tapageurs souteneurs américains de l’Etat d’Israël, non des sionistes de gauche, mais des autres, les amis de mon parent raciste. Les gauchistes étaient comme disparus dans des limbes obscures et sectaires, des limbes qui empestaient presque autant que celles qui collaient à la peau des héritiers du Messie Lénine et de Staline : des sectes complètement déformées par la simple existence de l’État d’Israël, de celles qui proclamaient que leur prise de pouvoir était nécessaire et suffisante pour faire de l’État d’Israël une communauté égalitaire à celles qui clamaient que l’État existant d’Israël formait déjà une communauté égalitaire.
Mais les sionistes de gauche vociféraient seulement entre eux. Tout le tapage était fait par d’autres, dont les vociférations s’adressaient à tout le monde. Et ceux-ci étaient très explicites sur ce qu’ils admiraient dans l’Etat d’Israël ; ils le soutenaient, ils le glorifiaient, et cela n’avait rien à voir avec 1’égalitarisme de l’aile gauche en décomposition. Ce qu’ils admiraient, c’était :

- le nationalisme conquérant qui ne considère l’humanité environnante que comme un obstacle à son épanouissement,
– la puissance industrielle de la Race, qui avait réussi à dénaturer le désert et à le faire fleurir,
– l’efficacité d’êtres humains refaçonnés en pilotes de chars d’assaut et d’avions incroyablement précis,
– la sophistication technologique des instruments de mort eux-mêmes, infiniment supérieurs à ceux des Nazis,
– la police secrète spectaculairement entreprenante dont les prouesses n’étaient sûrement pas inférieures, pour un si petit État, à celles de la CIA, du KGB, ou de la Gestapo, le militarisme arrogant qui oppose à un ensemble hétéroclite d’armes les dernières inventions de la Science du meurtre multipliant par cent ou mille les pertes.
Cette dernière glorification qui exprimait la morale de centaines d’yeux pour un oeil, de milliers de dents pour une dent, semblait particulièrement écoeurante dans la bouche d’un supporter enthousiaste d’un État théocratique où une élite éthique prétendait être un guide inspiré sur les questions morales ; mais ceci ne surprendra que ceux qui sont ignorants de l’histoire des théocraties.
Durant cette décennie, le racisme, l’anti-sémitisme pour être plus précis, de ces admirateurs de l’Etat d’Israël devint virulent. Les Sémites expropriés par Sion ne furent plus considérés comme des êtres humains ; c’étaient des Arabes arriérés. Seuls ceux qui en leur sein étaient devenus de bons Israéliens assimilés pouvaient être appelés humains ; les autres étaient de sales Primitifs. Et les primitifs, suivant la définition donnée peu de siècles auparavant par les Conquistadors, n’avaient non seulement aucun droit de résister à l’humiliation, à l’expropriation et à la désolation, mais n’avaient pas le droit du tout d’exister ; ils ne faisaient que saccager les ressources de la nature, ils ne savaient quoi faire des dons précieux de Dieu ! Seuls les élus savaient comment utiliser les cadeaux de Dieu Le Père, et eux savaient tout à fait quoi en faire.
Or, alors même qu’ils discutaient de l’arriération des expropriés, les meneurs enthousiastes devinrent paranoïaques et dépeignirent la pathétique résistance des expropriés comme une vaste conspiration à la puissance incalculable et quasiment de dimension cosmique. L’expression de Sartre «Mauvaise foi» est trop faible pour caractériser l’attitude choisie par ces gens, mais ce n’est pas mon propos de dénicher une meilleure expression.
Je survécus jusqu’à la quarantaine, en partie grâce au fait que l’Amérique ne s’était pas encore exterminée avec le reste de l’humanité, par les poisons et les carburants de haute puissance qui la minaient, ou plutôt dont elle minait son territoire aussi bien que celui des autres.
Cette décennie combina ce que j’avais cru être exclusif : un déluge de révélations sur l’holocauste, sous forme de films, pièces, livres et articles, avec le Pogrome perpétré à Beyrouth sur les Sémites levantins par l’État d’Israël.
Les révélations ne concernèrent que marginalement l’holocauste au Vietnam. Peut-être que deux générations devraient s’écouler avant qu’une telle saleté n’apparaisse à la lumière du jour. Les révélations avaient presque toutes trait à l’holocauste auquel, enfant, j’avais échappé de justesse.
Les gens qui ne comprennent pas la liberté humaine pourraient penser que les terribles révélations ne peuvent avoir qu»un effet : au moins dresser les gens contre les auteurs de telles atrocités, les faire sympathiser avec les victimes, contribuer à la résolution de supprimer l’éventualité même d’une répétition d’une persécution si déshumanisante et d’un tel massacre de sang-froid. Mais, en effet, de telles expériences, qu’elles soient vécues personnellement ou apprises par des révélations, ne sont rien d’autre que le champ au-dessus duquel la liberté humaine plane comme un oiseau de proie. Les révélations sur le Pogrome vieux de quarante ans ont même été transformées en justifications du Pogrome d’aujourd’hui.
Pogrome est un mot russe que l’on utilisait autrefois pour désigner l’attaque d’hommes armés de gourdins contre des villageois pauvrement armés, aux traits culturels différents ; plus l’intervention de l’État était importante dans l’émeute, plus atroce était le Pogrome. Les attaquants irrésistiblement plus forts projetaient leur propre caractère de brutes sur leurs victimes plus faibles, se convainquant eux-mêmes que leurs victimes étaient riches, puissantes, bien armées et alliées au Diable.
Les attaquants projetaient aussi leur propre violence sur leurs victimes, édifiant des histoires sur la brutalité des victimes à partir de détails pris dans leur propre répertoire de hauts faits. Dans la Russie du dix-neuvième siècle, un Pogrome était considéré comme particulièrement violent si cinquante personnes étaient tuées.
Les statistiques subirent une complète métamorphose au vingtième siècle, lorsque l’Etat devint le principal fomenteur de troubles. Les statistiques des Pogromes pratiqués par les États allemand, russe et turc sont connues ; celles sur le Vietnam et Beyrouth n’ont pas encore été rendues publiques.
Beyrouth et ses habitants avaient déjà été ravagés par le mouvement de résistance violente des réfugiés expropriés, rejetés de Sion ; si le nombre de morts de ces affrontements était additionné au nombre de ceux tués par l’intervention directe de l’Etat d’Israël dans le massacre… mais j’arrête là ; je ne veux pas rentrer dans le jeu des chiffres.
Cette ruse consistant à déclarer la guerre contre la résistance armée et ensuite à attaquer les familles désarmées des résistants, ainsi que la population environnante, à l’aide des produits les plus macabres de la Science de Mort, cette ruse n’est pas nouvelle. Les Pionniers américains furent aussi des pionniers dans ce domaine ; ils avaient pour pratique courante de déclarer la guerre aux guerriers indigènes et ensuite d’assassiner et d’incendier les villages où il n’ y avait que les femmes et les enfants. C’était déjà la guerre moderne, la guerre que nous connaissons contre les populations civiles. On l’a également appelée, plus candidement, meurtre de masse ou génocide.
Je ne devrais peut-être pas être surpris que les auteurs du Pogrome se dépeignent comme des victimes, dans le cas présent comme des victimes de l’holocauste.
Herman Melville remarquait, il y a plus d’un siècle, dans son analyse de la métaphysique de la haine envers l’Indien, que les professionnels de la chasse et du meurtre des populations indigènes de ce continent, se faisaient toujours passer, même à leurs propres yeux, pour les victimes de la chasse à l’homme.
L’usage que firent les Nazis de la Conspiration Juive Internationale est mieux connu ; durant toutes ces années d’atrocités défiant la raison, les Nazis considéraient que c’étaient eux les victimes.
C’est comme si le fait d’avoir été une victime donnait une dispense de solidarité humaine, comme si cela donnait des pouvoirs spéciaux, comme si cela donnait l’autorisation de tuer.
Je ne devrais peut-être pas être surpris, mais je ne peux pas m’empêcher d’être en colère, parce qu’une telle attitude est l’attitude du Salaud, l’attitude de celui qui nie la liberté humaine, l’attitude de celui qui dénie qu’il choisit d’être un assassin. L’expérience, qu’elle ait été vécue personnellement, ou apprise à partir de révélations, n’explique ni ne détermine rien : ce n’est rien d’autre qu’un faux alibi.
Melville a analysé à son époque l’intégrité morale de celui qui hait les Indiens. Je parle ici des pogromistes modernes, et, plus étroitement, des supporters de Pogromes. Je parle de gens qui n’ont pas tué personnellement cinquante ou cinq ni même un seul être humain. Je parle de l’Amérique où la quête consiste à s’immerger dans le Paradis tout en évitant un quelconque contact avec le sale boulot qui n’implique plus personnellement qu’une minorité. De l’Amérique où la vaste majorité est constituée de professeurs, de voyeurs et de mateurs professionnels, appelez-les comme vous voulez.
Parmi les voyeurs, je me concentre sur les voyeurs d’holocaustes et de Pogromes. Je dois encore me référer à ce qui est sur l’écran puisque c’est ce que les gens regardent. Mais je m’intéresse au spectateur, à celui qui choisit d’être un voyeur, en particulier un voyeur d’holocauste, un supporter des escadrons de la mort.
Mentionnez dans la même phrase à un type de ce genre les mots Beyrouth et Pogrome et il vomira tout son sens moral ; il ne vomira pas beaucoup.
La réponse la plus probable que vous obtiendrez sera un petit rire idiot ou un éclat de rire cynique.
Je me souviens de mon oncle, celui qui ne fut pas tué par une voiture, qui avait au moins eu ce brin d’intégrité morale pour voir ce que les autres voyaient et le rejeter, et je lui oppose le genre de type qui, soit ne voit rien du tout, soit défend cyniquement ce qu’il voit s’acceptant lui-même avec cynisme.
Si c’est un intellectuel, un professeur, il répondra par des mots équivalents exacts du sourire idiot ou du rire cynique. Il vous bombardera de sophismes, demi vérités et francs mensonges, sachant ce qu’ils valent au moment même où il les prononce.
Ce n’est pas un idéaliste rêveur aux yeux écarquillés mais un grossier matérialiste, intéressé par la propriété, sans aucune illusion sur ce qui constitue l’expropriation de ce qu’il nomme le bien foncier. Cependant, ce promoteur commencera par vous dire que le Sion levantin est une Terre Juive en vous mettant sous le nez un titre de propriété vieux de deux mille ans .
Il dit qu’Hitler était un fou pour avoir proclamé que les Sudètes étaient une terre allemande, parce qu’il rejette totalement les principes qui en auraient fait une terre allemande. Les traités de paix internationaux sont inclus dans ses principes, mais pas les expropriations violentes.
Or, soudainement, il sort de son sac un ensemble de principes qui, s’il les acceptait vraiment, pulvériseraient l’édifice entier de la propriété foncière. S’il acceptait réellement de tels principes, il vendrait des terrains de Gdansk aux Kachoubians revenant d’exil, des régions du Michigan, Wisconsin et Minnesota aux Ojibwas se réappropriant leur terre d’origine, des propriétés en Iran, en Irak, et une bonne partie de la Turquie aux Perses hindous de retour, et il devrait même céder des parties de Sion elle-même aux descendants chinois des Chrétiens nestoriens et à beaucoup d’autres populations.
De tels arguments ont plus d’affinité avec le ricanement idiot qu’avec le rire cynique.
Le rire cynique, traduit en mots, dirait : Nous (ils disent toujours Nous), Nous conquîmes les Primitifs, nous les expropriâmes et les exclûmes du pays. Les expropriés résistent toujours, en attendant Nous avons mis au monde deux générations qui n’ont pas d’autre foyer que Sion. Étant Réalistes, nous savons que nous pouvons mettre un terme définitif à la résistance en exterminant les expropriés.
Un tel cynisme sans le moindre soupçon d’intégrité morale pourrait être réaliste, mais il se pourrait qu’il se révèle être ce que C. W. Mills appelait le Réalisme Cinglé, car la résistance pourrait survivre, s’étendre et persévérer aussi longtemps que la résistance irlandaise.
Il y a une autre réponse encore. La réponse de la brute de la Ligue de Défense pro-sioniste, armée d’un gourdin, qui pense que l’absence de chemise brune la rend méconnaissable. Il serre le poing, ou le manche de sa matraque, et gueule : Traître !
Cette réponse est la plus menaçante, car elle proclame que Nous sommes un club auquel tout le monde est le bienvenu, mais certains sont contraints à en être membre.
Dans cette façon de voir les choses, «Traître» ne veut pas dire anti-sémite, puisque ce terme s’adresse aux gens qui sympathisent avec la condition des Sémites actuels. «Traître» ne signifie pas Pogromiste puisqu’il est destiné à ceux qui sympathisent toujours avec les victimes de Pogrome. Ce terme est l’un des éléments du vocabulaire du raciste à travers les âges ; il signifie «Traître à la Race».
Et ici j’en arrive au seul élément que le nouvel anti-sémite n’avait pas encore partagé avec le vieil anti-sémite : Gleichschaltung, la «synchronisation» totalitaire de toute activité et expression politiques. La Race entière doit marcher au pas, au même rythme : Tous doivent obéir.
On peut alors réduire l’unicité du cas du condamné Eichmann à une différence dans leurs fêtes rituelles.
Il me semble que de tels crétins ne préservent pas les traditions d’une culture persécutée. Ce sont des Convertis, pas au Catholicisme de Fernando et Isabel, mais à la pratique politique du Führer .
Le long exil est terminé. Le réfugié persécuté retourne enfin à Sion, mais avec tant de cicatrices qu’il en est méconnaissable. Il s’est complètement perdu lui-même : il revient antisémite, pogromiste, meurtrier de masse. Les années d’exil et de souffrance sont encore les ingrédients de son grimage mais seulement comme auto-justifications et comme répertoire d’horreurs à imposer aux Primitifs et à la terre elle-même.
Je pense avoir montré que l’expérience de l’holocauste, qu’elle ait été vécue ou consommée du regard, ne fait pas forcément d’un individu un critique des Pogromes, et aussi qu’elle ne confère aucun pouvoir spécial, ni ne donne à quiconque le droit de tuer, ou de devenir un meurtrier de masse.
Mais je n’ai même pas abordé la vaste question qui découle de tout cela : m’est-il possible d’expliquer pourquoi quelqu’un fait le choix d’être un meurtrier de masse ?
Je crois que je peux commencer à répondre. Au risque de plagier Sartre dans son portrait de l’ancien antisémite, je peux au moins essayer de faire ressortir un ou deux éléments concernant le domaine du choix du nouvel antisémite.
Je pourrais commencer par faire remarquer que le nouvel antisémite n’est pas foncièrement différent de n’importe quel téléspectateur, et que le choix de regarder la télévision est au coeur de la question (j’inclus la presse et le cinéma dans l’abréviation «Tell-a-vision», raconter une vision).
Ce que le spectateur voit sur l’écran, c’est quelques uns des actes «intéressants», passés au tamis et censurés, de l’ensemble monstrueux dans lequel il joue un rôle trivial mais quotidien. L’activité centrale, mais rarement portée à l’écran, de ce vaste ensemble est le travail industriel et de bureau, le travail forcé, ou tout simplement le travail : «Arbeit macht frei».
Soljenitsyne, dans ses volumes de «L’Archipel du Goulag», livrait une analyse profonde de ce qu’un tel «Arbeit» fait à la vie intérieure et extérieure d’un individu humain : il reste encore à faire une analyse comparativement aussi profonde sur l’administration qui «synchronise» l’activité, les institutions formatrices produisant les Eichmann et les chimistes qui appliquent des moyens rationnels pour arriver aux fins irrationnelles de leurs supérieurs.
Je ne peux résumer les conclusions de Soljenitsyne ; il faut lire ses livres. Brièvement, je peux juste dire que la partie de la vie passée à «l’Arbeit» dans une économie marchande, l’insignifiance de l’existence de l’acheteur ou du vendeur, du travailleur ou du client, laisse l’individu sans famille, sans communauté, sans signification. Cela le déshumanise, le vide. Cela ne lui laisse rien à l’intérieur sinon ces riens qui complètent son aspect extérieur. Il n’a plus la cohérence, le sens, les pouvoirs propres donnés à tous les membres par les anciennes communautés disparues. Il n’a même pas la fausse cohérence donnée par les religions qui conservaient la mémoire des anciennes qualités tout en réconciliant les gens avec des mondes où ces qualités étaient absentes. Même les religions ont été évacuées, réduites à des rituels vides dont la signification a depuis longtemps été perdue.
Le vide est toujours là ; c’est comme la faim ; ça fait mal. Pourtant, rien ne semble pouvoir le
Ah ! Mais il y a quelque chose qui le remplit, ou au moins qui semble le faire ! Cela peut être de la sciure de bois et non du fromage râpé, mais cela donne à l’estomac l’illusion qu’il est nourri ; cela peut être l’abdication totale de ses pouvoirs propres, une auto-annihilation, mais cela crée l’illusion d’un accomplissement, d’une réappropriation des ses pouvoirs perdus.
Ce quelque chose est la Vision Racontée qui peut être regardée aux heures creuses, et, de préférence, tout le temps.
Se choisissant voyeur, l’individu peut contempler tout ce qu’il n’est plus.
Tous les pouvoirs propres qu’il n’a plus. Cela les a ; et Cela a même encore plus de pouvoirs ; Cela a des pouvoirs qu’aucun individu n’a jamais eu : le pouvoir de changer les déserts en forêts et les forêts en déserts ; le pouvoir d’annihiler les peuples et les cultures qui ont survécu depuis le début des temps, et de ne laisser aucune trace prouvant qu’ils aient jamais existé ; Cela a même le pouvoir de ressusciter les peuples et les cultures disparus et de les doter de la vie éternelle dans l’air conditionné des musées.
Au cas où le lecteur n’aurait pas déjà deviné, Cela est l’ensemble technologique, le processus industriel, le Messie appelé Progrès. Cela, c’est l’Amérique.
L’individu privé de sens choisit de faire le bond final dans le non-sens en s’identifiant au processus même qui le dépossède. Il devient Nous, les exploités s’identifiant à l’exploiteur. Dorénavant, ses pouvoirs sont Nos pouvoirs, les pouvoirs de l’ensemble, les pouvoirs de l’alliance des travailleurs avec leurs patrons, ce qu’on nomme la Nation Développée. L’individu impuissant devient un commutateur essentiel du Dieu Tout-Puissant, omniscient, et à qui rien n’échappe : l’ordinateur central ; il ne fait plus qu’un avec la machine. Son adhésion devient un débordement durant les croisades contre ceux qui sont encore extérieurs à la machine : les arbres intacts, les loups, les Primitifs.
Au cours de telles croisades, il devient un des derniers Pionniers ; il tend la main, par-delà les siècles, aux Conquistadors du Sud et aux Pionniers du Nord du Continent, à ceux qui haïssaient les Indiens, aux explorateurs et aux Croisés d’Amérique. Il sent enfin l’Amérique couler dans ses veines, l’Amérique qui se brassait déjà dans les chaudrons des Alchimistes européens, longtemps avant que Colomb (le Converti) n’atteigne les Caraïbes, Raleigh les Algonquins, ou Cartier les Iroquois. Il donne le coup de grâce au peu d’humanité qui lui restait en s’identifiant aux processus d’extermination de la culture, de la nature et de l’humanité.

Si je poursuivais, j’arriverais probablement aux mêmes résultats que W. Reich dans son étude de la psychologie de masse du fascisme. Cela m’exaspère qu’un nouveau fascisme ait pu choisir d’utiliser l’expérience des victimes de l’ancien fascisme comme l’une de ses justifications.

Fifth Estate, vol. 17, 1982.

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Postface à la première édition française (février 87)

Fredy terminait son essai de 1984 sur le nationalisme par une question ; «Quel est le directeur de camp de concentration, quel est l’exécuteur national ou le tortionnaire qui ne descend pas d’un peuple opprimé ?». Dans l’essai reproduit ici, il examine un des exemples historiques de l’adaptation d’une population persécutée au nouveau rôle de persécuteur. L’approche autobiographique empêche son exposé d’être une étude abstraite. Utilisant les réactions de différents parents, il dévoile les attitudes racistes qui se cachent derrière des explications idéologiquement correctes, socialement acceptables. Il a fait un effort pour montrer que sa réévaluation était un processus ; il lui fallut une période de plusieurs années pour voir Israël et ses supporters américains sous un jour différent.
Dans «The Strait» («Le Détroit»), son dernier projet rédactionnel (commencé il y a dix ans, mais resté inachevé à sa mort), Fredy a examiné l’histoire d’Européens opprimés alors qu’ils refaisaient leur vie sur le continent Nord-Américain où la répression par l’Etat ou l’institution religieuse était inconnue. L’appétit de terre des Européens leur fit rapidement oublier que les aborigènes accueillants étaient leurs égaux, et le racisme fournit aux nouveaux venus une explication pratique à la déroute de leurs victimes. Finalement., les Pionniers édifièrent les fondations d’une autre société répressive. De nouvelles formulations idéologiques plus subtiles furent trouvées pour masquer les crimes des envahisseurs et déformer les désirs de leurs victimes.
Le courroux de Fredy est dirigé contre ceux qui sont dupés par l’idéologie des Pionniers et en font un usage non critique pour célébrer de nouveaux crimes. Il est indigné que l’identification avec un groupe de victimes puisse coexister avec une indifférence insensible vis à vis d’un autre groupe, et que l’oppression, antérieure soit offerte comme justification des oppressions actuelles.
Fredy avait pris garde à ce que cet essai ne serve pas à susciter des sentiments anti-juifs. Ni les gens qui voudraient justifier l’Holocauste, ni ceux qui voient la violence actuelle au Moyen-Orient comme un problème lointain que d’autres ont à résoudre, ne trouveront un appui à leurs positions.
Peut-on espérer des victimes qu’elles renoncent à la revanche et mettent au rancart la perspective de leur oppresseur ? Fredy n’avait pas trouvé de réponse à cette question. Mais l’étude du passé lui avait fourni des exemples où des populations opprimées rejetaient la pratique de l’oppresseur aussi bien que leurs chaînes. Il était très sensible aux «libérateurs» contemporains dont le programme consistait à se placer eux-mêmes dans des positions d’autorité. En dépit des événements menaçants de ses cinq décades, Fredy restait essentiellement optimiste, car il continuait à espérer que les rebelles contemporains trouveraient une voie pour se libérer et établir une communauté sans rétablir le racisme, la violence et la répression d’un Etat ou d’une idéologie autoritaires.

Traduction des Éditions Interrogations, 1988. Les longues notes ont été omises pour l’instant.

Les livres de Fredy Perlman, dont l’original de ce texte sont disponibles auprès de
Black & Red
POB 02374
Detroit, MI 48202


1 Antwort auf „Fredy Perlman – Antisémitisme et pogrome de Beyrouth (1982)“


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