Stig Dagerman – L’homme qui va bientôt mourir (1955)


L’homme qui va bientôt mourir fixe de ses yeux sagaces ce ciel qui renferme tout, aussi bien des pierres en train de voler qu’un oiseau en train de tomber. Il aperçoit Dieu ployant sous le joug des étoiles. Mais Dieu ne peut plus le forcer à se tenir droit. Sa main a mis trop longtemps à atteindre ce front. Lorsqu’elle y est enfin parvenue, il était froid comme un poisson. L’homme qui va bientôt mourir demande au monde : que me donneras-tu si je reviens sur ma décision ? Il connaît bien la réponse : une rose, un réveille-matin ou bien une cocktail-party. S’il ne s’en contente pas, on le traitera d’ingrat.
On dit qu’au moment de la mort les animaux gagnent des endroits tellement retirés que personne ne peut les trouver. Seul le chasseur voit mourir les animaux, et qui sait si ce dont il est témoin est véritablement la mort. Peut-être lui donne-t-on le change et lui offre-t-on seulement le spectacle d’une blessure ou d’un œil qui s’éteint. Mais le spectacle de la mort est peut-être quelque chose de tout différent et de bien plus simple. Pour l’animal, la mort est-elle une honte qu’il cherche à cacher ou bien une fête à laquelle il est seul invité ? Combien de petits animaux ne meurent-ils pas obscurément à l’ombre de l’éléphant – mais l’éléphant lui-même, à l’ombre de qui meurt-il ?
Pour l’homme qui va bientôt mourir, la mort n’est pas une honte mais une mission de confiance qu’il s’est lui-même assignée. Même en cet instant tardif, l’instinct du spectacle ne se dément pas en lui. A la fois taureau, toréador et public, il lève son épée, pare le coup et applaudit ce combat à l’issue fixée d’avance. Lorsque arrive le soir, le soleil se couche pour toujours et le sable de l’arène s’envole dans l’espace en tourbillonnant. Maintenant, tout est vide et rien que vide, car l’homme qui va bientôt mourir tient tout dans sa main et, lorsqu’il s’anéantit, tout est anéanti avec lui.
Sa puissance ne connaît donc plus de bornes et n’importe quel être humain au monde peut s’assurer de ses véritables dimensions en sortant un beau jour sur le rebord d’une fenêtre au sommet de l’Empire State Building. En moins de trois minutes, il sera vénéré comme une idole par la police et, en moins de cinq, par les pompiers qui auront été appelés d’urgence. En l’espace d’une heure, il aura la presse à ses pieds, en l’espace de deux la radio, et en l’espace de douze le monde entier. En moins d’une journée, la vie de cet homme aura pris tellement d’importance que pas un seul moyen ne sera épargné pour le sauver et le ramener – le ramener à quoi, au juste ? De la sorte, le petit pas qui sépare le plancher se trouvant devant une fenêtre de la corniche située à l’extérieur de celle-ci peut transformer une quantité négligeable sur le plan social en quelqu’un de plus puissant que le président. Les espoirs réunis de l’univers tout entier pèsent sur lui de toute leur masse et, s’il est faible et facilement influençable, il fera un pas en arrière – mais uniquement pour s’apercevoir qu’alors que, du côté de l’Empire State Building qui donne sur la mort, un être humain peut être plus puissant à lui tout seul que le monde entier, du côté de ce bâtiment qui donne sur la vie, ce même être humain ne peut même pas attirer l’attention d’une mouche.
Au moment suprême, l’homme qui va bientôt mourir ne demande pas : mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Il sent bien que sa puissance est si considérable que Dieu lui-même n’est pas son pareil. Pendant quelques heures, un jour, une éternité, il est hors d’atteinte de tout, de même que le javelot est hors d’atteinte tandis qu’il se propulse en sifflant d’un endroit du sol à un autre.

Ce texte de Stig Dagerman a été publié en Suède de façon posthume en 1955. Nous le donnons ici dans la traduction établie par Philippe Bouquet et publiée dans le numéro 3 de la revue Exil, 1984.

(A contretemps n°12, juin 2003)