Stig Dagerman – La dictature du chagrin (1950)

La semaine a été longue pour le peuple suédois. Il est vrai qu’il est normal que le chagrin fasse trouver le temps long. Mais, en comparaison du chagrin organisé, le chagrin spontané va vite en besogne. La semaine qui vient de s’écouler a été riche en enseignements dans la mesure où, pour la première fois, elle nous a permis de constater dans notre propre pays quelles forces effroyables se déchaînent lorsque, dans une société moderne, tous les moyens d’information sont mis en même temps au service d’une seule et unique fin : organiser le chagrin, construire un mythe.
Ce que nous venons de vivre n’est rien de moins que le spectacle d’une dictature à l’œuvre. Certes, il s’est agi au premier chef du côté journalistique de la dictature, mais cela a été bien suffisant. Cela a même été plus que suffisant. Pour un démocrate, le spectacle d’une démocratie qui se nie elle-même sur un point capital est certainement plus pénible que le deuil national en lui-même. Il est en toutes circonstances inadmissible d’ériger le conformisme en système, mais cela l’est particulièrement quand il s’agit des convenances. Même lors du décès d’un souverain, il existe un respect qui prime le recueillement : c’est celui de la démocratie.
Mais qui pourrait contester que ce respect a été bafoué lorsqu’on voit des journaux d’opinions et de préjugés fort divers négliger, de sang-froid et à un moment aussi important, leurs fonctions démocratiques normales pour se livrer à une campagne de mise en condition dans laquelle le recueillement est indissociablement mêlé au mensonge public ? Il ne saurait être question de mettre en cause le chagrin spontané : comme tout sentiment vrai, il est respectable. C’est le chagrin organisé qui est détestable parce que, au fond, il est faux, froid et gourmand. La semaine passée nous a appris que le chagrin pouvait être utilisé comme nouvelle à sensation, comme support de publicité et même comme moyen de jouissance. Elle nous a également appris que même une presse démocratique peut prétendre être la voix du peuple alors qu’elle est en fait en train de faire violence à son âme. Dans ce contexte, il convient que passe à la postérité le spectacle de Bang, l’éditorialiste du Dagens Nyheter, présentant le nouveau monarque à l’Histoire, au nom du peuple unanime, du haut d’un réverbère sur le pont du Nord.
Mais la dictature du chagrin n’a pas seulement asservi la presse. On a également pu la rencontrer dans bien des administrations aux locaux drapés de noir, où l’hypocrisie vêtue de sombre était plus appréciée que les costumes clairs. On a pu la croiser en flânant dans les rues commerçantes et en voyant les boutiques transformées, à l’aide de portraits, de crêpes, de drapeaux et de bougies, en chapelles ardentes du négoce. On a pu l’entendre se manifester à la radio en apprenant au cours de l’émission de musique enregistrée que le fox-trot prévu serait remplacé par Ô pays béni des dieux. Même le fédéralisme mondial n’y a pas échappé. La postérité doit absolument savoir que la soirée du Mouvement pour le fédéralisme mondial a débuté, le 2 novembre, par un éloge funèbre au cours duquel la mémoire du symbole suprême de la nation fut saluée par des représentants de l’internationalisme !
On peut traiter tout cela de futilités mais ce sont alors des futilités fort significatives, parce qu’elles prouvent que la dictature du chagrin n’est pas moins stupide lorsqu’il se trouve qu’elle se donne en spectacle dans une démocratie. Personne ne peut soutenir que le défunt ait été partisan du fédéralisme mondial. Alors pourquoi faire comme si son décès était une perte pour le mouvement fédéraliste ? Personne ne peut prouver qu’il détestait le fox-trot. Alors pourquoi le remplacer par Ô pays béni des dieux ? Eh bien, parce que la dictature du chagrin l’exige. Et parce que le respect de la démocratie ne pèse pas lourd face à celui de la monarchie.
Les républicains d’hier peuvent bien soutenir qu’il n’existe aucune contradiction entre la démocratie du « foyer du peuple » et la monarchie du « château du peuple » [1]. C’est peut-être vrai si, par démocratie, on entend seulement une technique d’exercice du pouvoir ou une machine gouvernementale. Mais, jadis, le mot démocratie signifiait plus que cela. Jadis, il avait une signification spirituelle. Il désignait un sentiment et une façon de vivre, un style et une dignité. Il était l’expression du caractère sacré de l’individu.
S’il existe encore des gens qui soient prêts à lui accorder ce sens, il convient de dire que la semaine écoulée a porté de rudes atteintes à la démocratie et il est également facile de dire en quoi consistent ces atteintes. Elles résident dans le fait qu’un seul être humain a été glorifié aux dépens de tous les autres, en partie du fait de ses mérites mais surtout du fait de mérites qui ne lui revenaient pas. Le Suédois moyen a connu l’humiliation de se voir abandonné de tous ceux qui, d’habitude, tirent avantage de pouvoir parler en son nom. Presque tous les orateurs ont rivalisé d’efforts pour lui inculquer l’idée que ce qui vient de se passer est un malheur sans précédent. On lui a même donné le sentiment que, quoi qu’il puisse lui arriver en ce moment, personne n’aurait de temps, de larmes ou de place dans les journaux pour le plaindre. Les forces qui auraient dû rétablir une proportion décente entre la véritable contribution du défunt et celle que la psychose lui attribue se sont révélées honteusement défaillantes.
Cette longue semaine a de quoi nous faire peur par ce qu’elle nous a appris. D’une part, elle a confirmé ce que l’on soupçonnait depuis longtemps, à savoir que notre démocratie suédoise est dépourvue de tout sentiment du sens profond de la démocratie. D’autre part, elle a montré que le principe de la monarchie n’est pas plus compatible maintenant qu’auparavant avec celui de la dignité de l’homme. Enfin, elle a révélé que, chez la plupart de ceux qui façonnent l’opinion démocratique de ce pays, il n’y a pas plus d’instinct démocratique que dans une bordure de trottoir de la cour du palais royal.

Extrait de Stig Dagerman, La dictature du chagrin & autres écrits politiques (1945-1950), Traduit du suédois par Philippe Bouquet, Textes rassemblés par Héléna Autexier, « Mémoires sociales », Agone, 2001.
Rédigé à l’occasion du deuil national qui suivit le décès du roi Gustave V, cet article constituait, en date du 4 novembre 1950, l’éditorial d’Arbetaren (Le Travailleur), journal de la Fédération anarcho-syndicaliste suédoise dont Stig Dagerman fut membre pendant toute sa vie. L’article provoqua de très vives réactions dans la presse et Dagerman fut invité à aborder de nouveau ce sujet sur les ondes de la radio suédoise le 16 décembre 1950.

Notes
[1] Due aux sociaux-démocrates des années 1930, la métaphore du « foyer du peuple » symbolise la démocratie suédoise. Le « château du peuple » parodie la vanité de ce slogan. [ndt]