George Orwell – Ni capitalisme, ni collectivisme (1944)

Recension de « The Road to Serfdom » de F. A. Hayek & de « The Mirror of the Past » de I. R. Zilliacus

La confrontation de ces deux ouvrages plonge le lecteur dans la perplexité. Le premier est un éloquent plaidoyer pour le capitalisme du type « laisser faire, laisser passer » et le second un violent réquisitoire contre ce même système. Ils s’appuient dans une large mesure sur les mêmes données, ils citent fréquemment les mêmes auteurs et ils partent tous deux d’une même hypothèse, puisque l’un et l’autre postulent à la base de la civilisation occidentale le caractère sacré de la personne humaine.
Pourtant, chacun de ces deux auteurs est convaincu que la voie préconisée par l’autre conduit droit à l’esclavage, et le plus inquiétant c’est qu’ils pourraient bien avoir tous deux raison.
Le livre du professeur Hayek est peut-être le plus intéressant, dans la mesure où ses opinions sont moins à la mode à l’heure actuelle que celles de M. Zilliacus. En bref, la thèse du professeur Hayek est la suivante : le socialisme conduit inévitablement au despotisme et les nazis ont pu s’imposer en Allemagne parce que les socialistes leur avaient déjà mâché le travail, en particulier le travail intellectuel qui consiste à affaiblir le désir de liberté. En plaçant la totalité de la vie sous le contrôle de l’État, le socialisme donne nécessairement le pouvoir à un petit cercle de bureaucrates qui, dans presque tous les cas, sont des hommes qui veulent le pouvoir pour lui-même et qui ne reculeront devant rien pour le garder. La Grande-Bretagne, affirme le professeur Hayek, suit à présent la même voie que l’Allemagne, avec l’intelligentsia de gauche en tête et le parti tory qui lui emboîte le pas. L’unique chance de salut se trouve dans le retour à une économie sans intervention de l’État, à la libre concurrence et à un souci de liberté plutôt que de sécurité.
Il y a beaucoup de vrai dans la partie critique de la thèse du professeur Hayek. On ne dira jamais assez – et d’ailleurs on l’a fort peu dit – que le collectivisme n’est pas démocratique par nature, mais qu’au contraire il confère à une minorité tyrannique des pouvoirs tels que les inquisiteurs espagnols eux-mêmes n’auraient jamais osé en rêver.
Le professeur Hayek a probablement raison aussi quand il dit qu’en Angleterre les intellectuels sont plus enclins à avoir une mentalité totalitaire que les gens du commun. Mais il ne voit pas, ou il ne veut pas admettre, qu’un retour à la « libre » concurrence signifie pour la grande masse des gens une tyrannie sans doute encore pire – parce que plus irresponsable – que celle de l’État. L’ennui avec la concurrence, c’est qu’il y a toujours un gagnant. Le professeur Hayek nie que le capitalisme libéral mène nécessairement au monopole, mais dans la pratique c’est bien là que ce système a mené ; et comme l’immense majorité des gens préfère de loin subir la mainmise de l’État que les crises économiques et le chômage, la marche vers le collectivisme ne manquera pas de se poursuivre, pour autant que l’opinion populaire sera prise en compte.
L’offensive bien menée et bien documentée de M. Zilliacus contre l’impérialisme et la politique de la force est essentiellement un exposé des événements qui ont conduit aux deux guerres mondiales. Malheureusement, il s’emploie à dénoncer les impostures de la guerre de 1914 avec un tel enthousiasme que l’on se demande pour quelles raisons il soutient celle que nous menons actuellement. Après avoir rappelé l’histoire sordide des traités secrets et des rivalités commerciales qui ont conduit à 1914, il conclut que nos buts de guerre officiels n’étaient que des mensonges et que « nous avons déclaré la guerre à l’Allemagne parce que, si elle avait gagné sa guerre contre la France et la Russie, elle serait devenue maîtresse de toute l’Europe et aurait été assez forte pour s’emparer à tout moment des colonies britanniques ». Et pour quelle autre raison sommes-nous cette fois-ci entrés en guerre ? Il semble qu’il ait été également criminel de s’opposer à l’Allemagne dans la décennie précédant 1914 et de la ménager dans le courant des années trente, et que nous aurions dû conclure une paix de compromis en 1917, alors que ce serait une trahison d’en accepter une maintenant. Il était tout aussi criminel, en 1915, de consentir à la partition de l’Allemagne et à ce que la Pologne soit considérée comme « une affaire intérieure de la Russie » : ainsi les mêmes actions changent de coloration morale avec le passage du temps.
Ce dont M. Zilliacus ne tient aucun compte, c’est que les guerres ont des résultats indépendants des motivations de ceux qui les déclenchent. Personne ne peut contester l’aspect plutôt malpropre de la politique internationale depuis 1870 ; ce qui ne veut pas dire qu’il aurait mieux valu laisser l’armée allemande imposer sa loi à l’Europe. Il est d’ailleurs parfaitement possible que des transactions plus ou moins sordides se déroulent en ce moment même dans les coulisses, et que la propagande actuelle « contre le nazisme » (comparez avec celle « contre le militarisme prussien ») paraisse très peu convaincante en 1970, mais l’Europe sera assurément un endroit plus vivable une fois débarrassée de Hitler et de ses émules.
La confrontation de ces deux ouvrages résume bien la situation dramatique où nous nous trouvons à présent. Le capitalisme conduit à des files d’attente devant les bureaux d’assistance publique, à la lutte acharnée pour les marchés et à la guerre. Le collectivisme conduit aux camps de concentration, au culte du chef et à la guerre. Il n’y a pas d’issue à ce dilemme à moins que, d’une manière ou d’une autre, on parvienne à combiner une économie planifiée avec la liberté de pensée, ce qui implique que le bien et le mal ne soient plus des notions proscrites en politique.

Les auteurs de ces deux livres sont plus ou moins conscients cela ; mais comme ils ne peuvent indiquer aucune solution pratique pour y parvenir, on éprouve à les lire un sentiment d’accablement.

Observer, 9 avril 1944

Trad. fr. : G. Orwell – Essais, articles, lettres, Volume III, traduit de l’anglais par Anne Krief et Jaime Semprun, Éditions Ivréa & Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1998, pages 153-155.

Review by Orwell: The Road to Serfdom by F.A. Hayek [PDF]