George Orwell – Les lieux de loisirs (1946)

Il y a quelques mois, j’ai découpé dans un magazine sur papier glacé quelques paragraphes d’un article où une journaliste décrivait les lieux de loisirs de l’avenir. Elle venait de passer quelque temps à Honolulu, où les rigueurs de la guerre ne semblent pas avoir été très sensibles. Un pilote de transport lui avait pourtant déclaré « qu’avec toute l’ingéniosité qu’on avait déployée dans cette guerre, il était bien dommage que personne n’ait fait en sorte qu’un homme fatigué et aimant la vie puisse, dans un même lieu et à toute heure du jour ou de la nuit, se détendre, se reposer, jouer au poker, boire et faire l’amour, pour se retrouver ensuite frais et dispos, prêt à reprendre le collier ». Cette réflexion lui avait fait penser à un promoteur rencontré peu auparavant, et qui projetait la création « d’un lieu de plaisir qui, selon lui, sera aussi populaire demain que les courses de chiens et les dancings l’étaient naguère ». Le rêve du promoteur était décrit de manière assez détaillée :

Ses plans représentaient un espace de plusieurs hectares, recouvert d’une série de toits escamotables — car le climat britannique est incertain —, dont la partie centrale était occupée par une immense piste de danse en plastique transparent pouvant être illuminée par en dessous. Autour de celle-ci étaient regroupés plusieurs autres espaces fonctionnels, situés à différents niveaux. Des bars et des restaurants en terrasse, offrant une vue imprenable sur les toits de la ville, et d’autres au niveau du sol. Une série de pistes de bowling. Deux lagons bleus : l’un, périodiquement agité par des vagues, pour les nageurs confirmés, et l’autre, une piscine calme et estivale, pour les baignades de détente. Des sunlights sur les piscines pour simuler le plein été les jours où les toits ne seraient pas escamotés pour laisser place à un soleil radieux dans un ciel sans nuages. Des rangées de couchettes sur lesquelles des gens en maillot de bain et lunettes de soleil pourraient s’étendre pour entamer un bronzage ou le parfaire sous des lampes à rayons ultraviolets.
De la musique filtrant à travers des centaines de haut-parleurs reliés à une scène centrale où joueraient des orchestres de danse ou des ensembles symphoniques et où des programmes radiophoniques pourraient également être captés, amplifiés et retransmis. A l’extérieur, deux parkings de mille places chacun. L’un gratuit, l’autre réservé à un cinéma drive-in en plein air, où les voitures feraient la queue pour passer par des tourniquets, et où le film serait projeté sur écran géant devant les rangées de voitures. Des gardiens en uniforme contrôleraient les véhicules, les approvisionnant en air et en eau, et leur fournissant également de l’essence et de l’huile. Des jeunes filles en combinaison-pantalon de satin blanc prendraient les commandes pour les plats du buffet et les boissons, et les apporteraient sur des plateaux.

Chaque fois qu’on entend des expressions telles que « lieu de loisirs », « complexe de loisirs », « ville de loisirs », il est difficile de ne pas songer aux premiers vers si souvent cités du « Kubla Khan » de Coleridge [1] :

In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree :
Where Alph, the sacred river, ran
Through caverns measureless to man
Down to a sunless sea.
So twice five miles of fertile ground
With walls and towers were girdled round :
And there were gardens bright with sinuous rills
Where blossomed many an incense-bearing tree ;
And here were forests ancient as the hills,
Enfolding sunny spots of greenery [2].

Mais on voit bien que Coleridge n’y était pas du tout. D’emblée, il commet un impair en parlant de rivière « sacrée » et de cavernes « dont la mesure est inconnue à l’homme ». Confié au promoteur cité plus haut, le projet de Koubla Khân aurait pris une tout autre tournure. Les cavernes, climatisées, équipées d’un éclairage tamisé et agrémentées de couches de plastique coloré avec goût recouvrant leur paroi rocheuse originelle, seraient transformées en une série de grottes-salons de thé, style mauresque, caucasien ou hawaiien.
Sur l’Alphe, la rivière sacrée, on aurait construit un barrage pour créer une piscine chauffée, cependant que le fond de la mer sans soleil serait illuminé par des lumières électriques de couleur rose, et l’on pourrait se promener dans de véritables gondoles vénitiennes, toutes équipées d’un poste de radio.
Les forêts et les « clairières ensoleillées » évoquées par Coleridge seraient aménagées pour faire place à des courts de tennis couverts, à un kiosque à musique, à une piste de patin à roulettes et peut-être à un parcours de golf à neuf trous ; bref, on y trouverait tout ce qu’un homme « aimant la vie » peut désirer.
Je ne doute pas qu’un peu partout dans le monde, des centaines de « complexes de loisirs » semblables à celui décrit ci-dessus soient actuellement en projet, voire en construction. Il est peu probable qu’ils soient un jour achevés — les événements mondiaux y pourvoiront —, mais ils illustrent assez bien l’idée que l’homme civilisé moderne se fait du plaisir. C’est cette même conception que l’on trouve déjà partiellement traduite dans certains dancings, salles de cinéma, hôtels, restaurants et paquebots de luxe les plus somptueux. Au cours d’une croisière ou dans une Lyons Corner House, on peut ainsi avoir un substantiel avant-goût de ce paradis futur. A l’analyse, ses caractéristiques principales sont les suivantes :

1. On n’y est jamais seul.
2. On n’y fait jamais rien par soi-même.
3. On n’y est jamais en présence de végétation sauvage ou d’objets naturels de quelque espèce que ce soit.
4. La lumière et la température y sont toujours réglées artificiellement.
5. La musique y est omniprésente.

La musique — et de préférence la même musique pour tout le monde — est l’ingrédient le plus important. Son rôle est d’empêcher toute pensée ou conversation, et d’interdire à tous les sons naturels, tels que le chant des oiseaux ou le sifflement du vent, de venir frapper vos oreilles. La radio est déjà utilisée consciemment à cette fin par une quantité innombrable de gens. Dans un très grand nombre de foyers anglais, elle n’est littéralement jamais éteinte, tout au plus change-t-on de temps à autre de fréquence pour bien s’assurer qu’elle ne diffuse que de la musique légère. Je connais des gens qui laissent la radio allumée pendant tout le repas et qui continuent de parler en même temps juste assez fort pour que les voix et la musique se neutralisent. S’ils se comportent ainsi, c’est pour une raison précise. La musique empêche la conversation de devenir sérieuse ou simplement cohérente, cependant que le bavardage empêche d’écouter attentivement la musique et tient ainsi à bonne distance cette chose redoutable qu’est la pensée. En effet, Les lumières ne doivent jamais s’éteindre. La musique doit toujours se faire entendre Pour nous éviter de voir où nous sommes ;

Perdus dans un bois hanté,
Enfants effrayés par la nuit,
Qui n’avons jamais été ni bons ni heureux. [3]

On peut difficilement s’empêcher de penser qu’avec les plus typiques de ces lieux de loisirs modernes le but inconsciemment poursuivi est un retour à l’état foetal. Là non plus nous n’étions jamais seuls, nous ne voyions jamais la lumière du jour, la température était toujours réglée, nous n’avions pas à nous préoccuper de travail ou de nourriture, et les pensées que nous pouvions avoir étaient noyées dans une pulsation rythmique continue.
Quand on examine l’image toute différente que se fait Coleridge d’un « dôme de plaisir », on voit qu’elle est constituée d’une part de jardins et de l’autre de grottes, de rivières, de forêts et de montagnes aux « profonds abîmes romantiques » — bref, de tout ce qu’on appelle la nature. Mais l’on ne saurait admirer la nature et ressentir une sorte de respect religieux en présence des glaciers, des déserts ou des cascades, sans éprouver le sentiment de la petitesse et de la faiblesse de l’homme face à la puissance de l’univers. La lune est belle en partie parce que nous ne pouvons l’atteindre, la mer est impressionnante parce qu’on n’est jamais sûr de la traverser sans danger. Le plaisir que procure une fleur — et cela reste vrai pour le botaniste qui sait tout ce qu’on peut savoir de cette fleur — provient lui-même en partie d’un sentiment de mystère. Cependant, le pouvoir de l’homme sur la nature s’accroît régulièrement. Grâce à la bombe atomique, nous pourrions littéralement déplacer les montagnes : nous pourrions même, dit-on, modifier le climat de la Terre en faisant fondre les calottes glaciaires des pôles et en irriguant le Sahara. N’y a-t-il donc pas quelque chose de sentimental et d’obscurantiste à préférer le chant des oiseaux à la musique swing et à souhaiter préserver ici et là quelques îlots de vie sauvage au lieu de couvrir toute la surface de la Terre d’un réseau d’Autobahnen éclairé par une lumière artificielle ?
Si une telle question peut être posée, c’est simplement parce que l’homme, occupé à explorer le monde physique, a négligé de s’explorer lui-même. Une bonne part de ce que nous appelons plaisir n’est rien d’autre qu’un effort pour détruire la conscience. Si l’on commençait par demander : Qu’est-ce que l’homme ? Quels sont ses besoins ? Comment peut-il le mieux s’exprimer ? on s’apercevrait que le fait de pouvoir éviter le travail et vivre toute sa vie à la lumière électrique et au son de la musique en boîte n’est pas une raison suffisante pour le faire. L’homme a besoin de chaleur, de vie sociale, de loisirs, de confort et de sécurité : il a aussi besoin de solitude, de travail créatif et du sens du merveilleux. S’il en prenait conscience, il pourrait utiliser avec discernement les produits de la science et de l’industrie, en leur appliquant à tous le même critère : cela me rend-il plus humain ou moins humain ? Il comprendrait alors que le bonheur suprême ne réside pas dans le fait de pouvoir tout à la fois et dans un même lieu se détendre, se reposer, jouer au poker, boire et faire l’amour. Et l’horreur instinctive que ressent tout individu sensible devant la mécanisation progressive de la vie ne serait pas considérée comme un simple archaïsme sentimental, mais comme une réaction pleinement justifiée. Car l’homme ne reste humain qu’en ménageant dans sa vie une large place à la simplicité, alors que la plupart des inventions modernes — notamment le cinéma, la radio et l’avion — tendent à affaiblir sa conscience, à émousser sa curiosité et, de manière générale, à le faire régresser vers l’animalité.

[1] En anglais, les expressions pleasure spot, pleasure resort, pleasure city évoquent effectivement le pleasure-dome, palais des plaisirs en forme de dôme, du deuxième vers du « Kubla Khan ». (N.d.T.)
[2] « En Xanadou le Koubla Khân fit ériger un palais majestueux, à l’endroit où l’Alphe, la rivière sacrée, par des cavernes dont la mesure est inconnue à l’homme, s’acheminait vers une mer sans soleil. Ainsi deux fois cinq milles de terre fertile furent encerclés de murs et de tours : de sinueux ruisseaux y paraient les jardins, où fleurissait maint arbre porteur d’encens ; et des forêts anciennes comme les montagnes y cachaient en leur sein des clairières ensoleillées. » (Traduction Germain d’Hangest.)
[3] Vers extraits du poème de W.H. Auden « 2nd September 1939. Another Time ». (N.d.T.)

Tribune, 11.01.1946.
Trad. fr. : Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais, Paris, Ivréa/EdN, 2005, p. 134-140 [Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun]

Pleasure Spots [PDF]


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