André Prudhommeaux – Lénine et la relativité (1949)

Sous le titre Lénine as Philosopher {Lénine comme Philosophe), vient de paraître en Australie une curieuse brochure de l’astronome et mathématicien Pannekoek, un des fondateurs de la IIIe Internationale (1).
Avec une compétence que nous ne lui disputerons pas, l’auteur démontre que les conceptions philosophiques naïvement « matérialistes » de Lénine – qui font de la sensation un reflet adéquat du monde réel, de la conscience un épiphénomène, des lois naturelle un absolu, etc. – remontent à la deuxième moitié du 18e siècle. L’idéologie officielle des Soviets, qui prend Lénine comme Bible et son « Matérialisme et Empiriocriticisme » comme somme philosophique, est donc en retard de près de deux siècles sur la pensée scientifique contemporaine.
Au reste, la pauvreté de cet énorme pensum d’un ignorant avait déjà été mise en relief par Simone Weil dans une étude des plus lumineuses et qui laissa bien loin derrière elle, par l’originalité des aperçus, aussi bien Pannekoek que Lénine lui-même.
Si nous signalons cependant la brochure en question, c’est en raison de l’étrange raisonnement qu’elle contient relativement à la valeur pragmatique des aberrations léniniennes.
Selon Pannekoek, le véritable tort du dictateur russe ne fut point d’imposer à son parti, et d’asséner à la dissidence otzoviste (Bogdanoff, etc.), coupable surtout de préconiser le boycott des élections à la 3e Douma, une thèse philosophique indéfendable et qui exclut la reconnaissance par la science russe, des notions de relativité (Hitler proscrivit Einstein comme juif, Staline le condamna comme non-léniniste). Le seul reproche à retenir selon l’illustre marxiste OCCIDENTAL, est d’avoir précisément traduit à l’usage des occidentaux un ouvrage qui devait rester réservé à l’USAGE INTERIEUR RUSSE.
Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ?
Y aurait-il une ligne Curzon des sciences « exactes » ?
La thèse de Pannekoek, qui légitime en Russie le mensonge pragmatique et partout – (ce qui revient au même) le critère « de classe » de la vérité, réprouve l’enseignement d’un matérialisme GROSSIER dans les pays du prolétariat hautement développé – le prolétariat y étant supposé délivré du joug religieux. Mais, en Russie, étant donné que le prolétariat n’était en 1917 qu’une infime minorité, la révolution était, et ne pouvait être, que « bourgeoise » – concède-t-il par contre. Et la théorie « grossièrement matérialiste » de la bourgeoisie du 18e siècle y était donc PARFAITEMENT A SA PLACE. Mieux encore, elle était historiquement indispensable pour mettre fin à la religion.
Est-il possible de se déclarer satisfait par une telle ESCOBARDERIE dialectique ?
Si la religion est à éliminer, est-ce à la métaphysique de M. Homais qu’il faut recourir pour consommer valablement sa liquidation ?
Et si la « révolution prolétarienne » est impossible sans prolétariat, la « révolution bourgeoise » serait-elle possible SANS BOURGEOISIE ?

(1) On sait qu’Anton Pannekoek, qui fut un théoricien d’extrême-gauche dans la social-démocratie d’avant 1914, organisa en 1919, avec Herman Gorter et quelques autres, le Bureau occidental de l’Internationale communiste. Ce bureau prit parti pour l’aile antiparlementariste et antisyndicale du mouvement, et se rallia par la suite au Communisme de Conseil, comme forme d’autogouvernement purement « ouvrier », sans dictature de parti.

André Prudhommeaux (Libertaire, 7 janvier 1949)


2 Antworten auf „André Prudhommeaux – Lénine et la relativité (1949)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 23. Oktober 2009 um 10:37 Uhr
  2. 2 From the archive of struggle, no.36: radical America « Poumista Pingback am 26. Oktober 2009 um 18:42 Uhr
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