Tim Mason – Travailleurs sans syndicats. Résistance de masse dans l’Italie fasciste et dans l’Allemagne nazie (1984)

Introduction
Le texte qui suit est la contribution de Tim Mason à un colloque organisé par le DGB à Dortmund, les 2 et 3 mai 1983. Il fut publié, à l’origine, dans une revue d’histoire populaire (1). Mason en fit paraître une seconde version, légèrement remaniée pour les actes du colloque suscité, et c’est de cette dernière version que nous donnons ici une traduction (2).
Historien britannique, marxiste, discipline d’E. P. Thompson, Timothy W. Mason (1940-1990) s’est consacré à l’étude de la classe ouvrière sous le nazisme. Ce chercheur rigoureux, « engagé » (selon une terminologie qui n’a plus guère cours aujourd’hui) et d’une rare honnêteté reste peu connu en France (3) bien que ses thèses aient durablement marqué l’historiographie du nazisme en Allemagne, en Angleterre et en Italie.
Étudiant à Oxford, Mason envisageait, au début des années 60, d’analyser l’« idéologie sociale » du national-socialisme ; mais, surpris par les résultats inattendus auxquels le conduisait son exploration des archives ouest et est-allemandes, il fut tout près, avouera-t-il plus tard, d’abandonner son travail de peur de rédiger une étude que personne, en milieu universitaire, n’eût vraiment pris au sérieux : la classe ouvrière allemande n’avait pas « disparu » entre 1933 et 1945, comme le répétaient en chœur, d’Est en Ouest, les historiens du nazisme. Bien au contraire, adoptant des formes inédites, souterraines, les conflits du travail étaient endémiques sous le III. Reich, et partant le régime nazi, malgré tous ses efforts pour instaurer une « communauté du peuple », pour neutraliser, en d’autres termes, la classe ouvrière et la soumettre à ses objectifs propres, n’a jamais connu de période de réelle stabilité (4). Mason fit donc le choix simple et prudent de laisser parler les documents en publiant un imposant recueil de sources (1975) – ayant servi à la rédaction de sa thèse non publiée (1971) – dont la substantielle introduction, révisée et complétée, devint un ouvrage en 1977 (5). Ce n’est qu’en 1993, trois ans après le suicide de Mason et quinze ans après sa parution, que son livre Sozialpolitik im Dritten Reich fut traduit en anglais et publié par un cercle d’universitaires de Oxford où il avait lui-même enseigné de 1971 à 1985 (6).
Dans cette étude pionnière, Mason s’attachait en particulier à montrer combien la situation intérieure avait déterminé la politique extérieure du nazisme. Le réarmement intensif du Reich était gros de contradictions sur le plan économique. A partir de 1936, la force de travail faisait dangereusement défaut dans presque tous les secteurs de l’industrie allemande ; dès lors, en période de plein-emploi, « la situation sur le marché du travail donnait la possibilité aux travailleurs de poser, dans une certaine mesure, des conditions en contrepartie de leur soumission politique » (7). Bien plus, les concessions accordées sur le plan salarial minaient tout le projet impérialiste nazi par la désorganisation de l’économie de guerre qu’elles provoquaient. Grèves, turn over, absentéisme, refus des normes et de la discipline, relâchement de l’effort productif… autant de pratiques ouvrières qui par leur généralisation à partir de 1936/1937 constituaient une « opposition de masse » au régime. Cette insubordination ouvrière, Mason la considérait avant tout sous l’angle politique : il y voyait les résidus d’une conscience de classe que les nazis n’avaient pu détruire complètement et dont, traumatisés par la Révolution de novembre 1918, ils ne pouvaient venir à bout sur un plan purement politique sans courir le risque de déclencher des troubles sociaux, étant donné la totale incompatibilité entre les traditions de la classe ouvrière et les buts d’une guerre d’expansion impérialiste qui désormais ne faisait plus de doute (8). D’où non seulement le développement du mythe de la « communauté du peuple », mais encore l’entrée en guerre précipitée de l’Allemagne, qui était pour Hitler le seul moyen de la réaliser véritablement. Ainsi, la crise du régime nazi de 1937-1939 expliquait, selon Mason, non pas la guerre en elle-même, mais son « timing » – septembre 1939 et non 1943 comme l’avait prévu Hitler – et la forme qu’elle prit, une forme-éclair (Blitzkrieg) censée réduire les contraintes militaires et économiques qui pesaient, à l’arrière, sur la classe ouvrière. Il s’agissait, pour les dirigeants nazis qui se retrouvaient dos au mur, de restaurer, par la guerre, la discipline dans les entreprises et de piller l’Europe pour continuer de faire tourner les industries d’armement à plein régime, tout en maintenant un certain degré de Welfare. Mais, de la sorte, les nazis mettaient, pour ainsi dire, le doigt dans l’engrenage, s’engageaient dans une « fuite en avant » puisque, changeant de nature, chaque guerre entraînait fatalement la suivante.
Après avoir étudié la lutte de classe « d’en haut » dans l’Allemagne brune, Mason entreprit de compléter son travail par des études plus précises sur la relation vivante, dialectique, entre ces tentatives de neutralisation de la classe ouvrière et les formes que prenait « en bas » l’opposition des travailleurs sous le régime nazi, puis sous le régime fasciste. C’est dans ce contexte qu’il fut amené à réviser l’histoire mythifiée de la Resistenza en la définissant d’emblée – à rebours des interprétations qu’en donnait le PCI à l’époque (rôle héroïque du Parti, des militants, etc.) – comme histoire ouvrière et à comparer la situation de la classe ouvrière allemande et italienne.

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Travailleurs sans syndicats. Résistance de masse dans l’Italie fasciste et dans l’Allemagne nazie

Sans doute ne connaîtra-t-on jamais tous les détails de ce qui s’est passé, les vendredi 5 et samedi 6 mars 1943, dans plusieurs usines d’armement turinoises. D’abord parce que les événements qui s’y sont déroulés furent confus et déconcertants pour les acteurs eux-mêmes ; aussi la mémoire des survivants induit-elle l’historien en erreur (surtout sur le plan de la chronologie). A cela s’ajoute un fait curieux : la destruction, ou l’absence dans les archives, de la quasi-totalité des documents de l’époque. Abondante sur le sujet, la littérature historique reste pourtant imprécise. La reconstitution minutieuse du déroulement de ces deux journées serait d’une grande importance, puisque celles-ci marquèrent le début et la percée d’un mouvement de grève qui devait durer 6 semaines et s’étendre sur toute la région industrielle du nord de l’Italie – à l’exception de Gênes. Ces grèves ébranlèrent fortement la dictature fasciste : elles préparèrent la voie au coup d’Etat conservateur du 25 juillet 1943 et donnèrent une assise à la résistance armée contre la République mussolinienne de Salo et la Wehrmacht. Rappelons enfin que le Parti communiste italien (PCI) doit sa puissance actuelle aux événements de ces deux journées.

1) Le mouvement de grève en Italie du Nord.
Mais revenons-en à cette journée du 5 mars et partons des faits suivants : dans trois ateliers de la gigantesque usine de la Fiat Mirafiori, ainsi que dans deux ateliers de la plus petite firme métallurgique Rasetti, plusieurs groupes d’ouvriers et d’ouvrières arrêtèrent leurs machines vers 10 h. du matin ; ils formèrent ensuite des cortèges pour exiger des augmentations de salaire. Le lendemain, les ouvriers de la firme Microtechnica suivirent leur exemple. A chaque fois, les grévistes restaient à proximité de leur usine et cherchaient à négocier avec la direction.
Le rôle qu’a joué le parti communiste clandestin dans le déclenchement de ces grèves reste controversé. Une chose est sûre cependant : les usines et les ateliers touchés par le mouvement de grève comptaient parmi ceux où le PCI – relativement peu influent à Turin à cette époque – était le mieux implanté. Ce furent sans doute des communistes clandestins qui déterminèrent la date du mouvement et la forme qu’il prit (arrêt de travail à l’intérieur de l’usine, ce qu’on appelle une grève « blanche ») et qui furent à la tête des premières grèves. Ces cadres communistes affirmèrent après-coup qu’ils avaient défini à l’avance la plate-forme de revendications des grévistes.
Les revendications visaient à obtenir un treizième mois pour tous les salariés, ainsi que des augmentations de salaire qui devaient compenser l’élévation massive du coût de la vie pendant les deux années de guerre. Le choix d’objectifs aussi concrets était judicieux : en raison de l’inflation, ils étaient considérés unanimement comme justifiés et allant dans le sens d’un juste retour des choses ; c’étaient des mots d’ordre que l’on pouvait facilement reprendre et qui semblaient fournir une base réaliste pour des négociations. De plus, ces revendications mettaient l’accent sur l’égalité et la solidarité des travailleurs, alors que le régime avait tout mis en œuvre – par l’octroi délibéré d’avantages à certaines catégories d’ouvriers – pour fragmenter la classe ouvrière. La première mesure significative (et fatale) que l’Etat fasciste avait prise pour compenser le blocage des salaires – en vigueur depuis 1940 – avait été de promettre un treizième mois, mais uniquement aux travailleurs qui étaient pères de famille et dont le logement avait été endommagé par les bombardements. Il s’agissait désormais d’obtenir pour tous les travailleurs, y compris les femmes et les jeunes, cette augmentation de salaire.
Le déroulement et les résultats de la première confrontation à Mirafiori, au cours de la journée du 5 mars, restent obscurs. La police bloqua les portes du site, sans entrer elle-même dans l’usine, et elle n’arrêta qu’un seul ouvrier. Qu’il y eût satisfaction ou non de leurs revendications, les grévistes mirent fin au rassemblement et reprirent le travail. Le conflit qui se déroula le même jour dans l’un des deux ateliers de la firme Rasetti, fut plus dur : la police pénétra dans l’usine et arrêta neuf meneurs. Dans l’autre atelier, à l’écart du premier, il semble que la direction ait vaguement promis de réexaminer les salaires et que cela fût suffisant pour convaincre les ouvriers et les ouvrières d’arrêter leur mouvement.
Puis, le 6 mars, les ouvriers de Microtechnica contribuèrent à transformer ces premières tentatives coordonnées en une véritable vague de grèves. Ce débrayage constitua un deuxième tournant historique, à partir du moment où l’armée, appelée en renfort, dut intervenir à l’intérieur de l’usine. Les troupes menacèrent de tirer sur l’assemblée des grévistes ; mais elles ne firent pas usage de leurs armes quand les ouvriers refusèrent de reculer. Plusieurs dirigeants de la grève purent donc prendre la parole dans la cantine de l’usine ; c’est seulement en soirée ou dans les jours qui suivirent que certains d’entre eux furent arrêtés.
Le dimanche 7 mars, il ne manquait pas de sujets de discussion dans les quartiers prolétariens de Turin. Il y a avait eu toute une série de grèves isolées au cours des mois précédents ; mais les expériences qui, en ce dimanche de mars, furent décortiquées dans de nombreuses discussions formelles et surtout informelles, étaient qualitativement nouvelles. Quatre grands rassemblements d’ouvriers étaient passés à l’action et avaient posé pratiquement les mêmes exigences salariales. Ces grèves étaient la preuve que la combativité de la classe ouvrière adoptait une nouvelle forme.
Durant cette même journée, les communistes s’empressèrent de distribuer des tracts qui appelaient à de nouvelles grèves (et, en vain, à une manifestation dans le centre-ville). Mais la leçon immédiate et décisive que les ouvriers pouvaient tirer de ces grèves n’avait pas grand-chose à voir avec le rôle du PCI : ils savaient désormais par expérience que le régime n’était pas capable ou qu’il n’était pas disposé à réprimer brutalement ce type de mouvements.
On ne se sait pas qui a pris la décision – ni quand, ni pourquoi – d’interdire à la police et à l’armée l’usage de la force à l’intérieur des usines. Le seul fait établi, c’est que les usines, ainsi que les machines, auraient été gravement endommagées en cas de fusillade – ce qui laisse supposer que les patrons s’y étaient opposés.

2) Extension et politisation du mouvement.
En tout cas, la situation prit, au cours des semaines suivantes, une tournure qui dépassait les espoirs les plus fous des résistants communistes. Dès le lundi, la police enregistra 15 gros débrayages. D’imposantes assemblées de grévistes apparurent tour à tour dans les grandes entreprises. Les ouvriers ne quittaient pas leurs usines, car ils savaient pertinemment que c’était sur le lieu de travail qu’ils encouraient le moins de risques. A Turin et dans les environs, cette vague de refus déclaré tint plus de deux semaines. Les ouvriers et les ouvrières arrêtaient continuellement la production à un moment dont ils avaient convenu, croisaient les bras de manière démonstrative et posaient des exigences identiques : treizième mois, augmentation de salaire compensant l’inflation. Les grèves duraient entre dix minutes et trois jours, une ou deux heures dans la plupart des cas.
Dans certaines grandes entreprises, à la Fiat Mirafiori par exemple, plusieurs manifestations de grévistes eurent lieu pendant cette période, la deuxième plus importante que la première, la troisième plus importante que la deuxième. Les grévistes soumettaient les ouvriers récalcitrants à des pressions physiques pour les amener à rejoindre le mouvement. Lorsque des « meneurs » étaient arrêtés le soir à leur domicile, on entrait souvent en grève le lendemain matin pour obtenir leur libération. Avec le temps, la dimension politique du mouvement passa encore plus au premier plan : « Pain, paix et liberté » peut-on lire dans l’Unità du 15 mars 1943, le journal illégal du PCI – un mot d’ordre que l’on retrouve alors de plus en plus souvent dans les rapports de police.
Le cœur de l’agitation communiste consistait, au cours de ces journées, à dévoiler le lien causal qui unissait la guerre à la misère noire de la classe ouvrière. Mais les communistes enfonçaient des portes qui s’étaient soudainement ouvertes : ce furent surtout de jeunes ouvriers et ouvrières de la province voisine – c’est-à-dire de jeunes gens qui n’avaient tout au plus qu’une vague connaissance du PCI sous la forme de souvenirs transmis – qui étaient les partisans les plus radicaux (et souvent violents) du double objectif de la grève : « pain et paix ». Au cours de plusieurs affrontements, les ouvrières s’interposèrent entre la police et leurs camarades hommes. Si leur appel courageux et réfléchi à la civilité des représentants de l’autorité étatique échouait, elles se jetaient parfois dans la mêlée et, armées de leurs sabots, elles n’hésitaient pas à frapper soldats et policiers.
Un autre facteur qui contribua à la politisation de la grève fut l’attitude des patrons. Leur marge de manœuvre était très réduite en matière salariale dans la mesure où la loi leur interdisait de proposer une hausse générale des salaires. Ils étaient seulement autorisés à payer des primes uniques. Aussi cherchaient-ils en général à se défausser sur l’Etat et à l’accuser d’être responsable du blocage des salaires.
La presse fasciste passa sous silence les événements survenus dans la ville et la province de Turin. Ainsi, un dernier tournant historique se produisit lorsque les communistes parvinrent finalement à déclencher une grève à Milan le 22 mars 1943. Ce retard s’explique autant par la mainmise qu’avait l’Etat dictatorial sur l’information que par la relative faiblesse du PCI clandestin à Milan. Cela étant, le mouvement de grève à Milan et dans les centres voisins de l’industrie textile ne fut pas moins important ni moins radical que celui de Turin. La tactique et les revendications restaient les mêmes. Dans la région industrielle du nord-est de l’Italie, les grèves dites « blanches » persistèrent jusqu’à la deuxième semaine d’avril ; en d’autres termes, le mouvement continua alors même que Mussolini s’était avoué vaincu et qu’il avait annoncé la mise à l’étude d’une nouvelle politique salariale. Les autorités n’enregistrèrent que des grèves isolées dans les autres parties du pays. Cependant, la vague de grèves toucha presque tous les grands centres de la production de guerre.
Plus tard, on dénombra 268 grèves et 875 arrestations – des chiffres bien au-dessous de la réalité. Les sacrifices et les pertes étaient minimes au vu des augmentations de salaires qui avaient été arrachées et surtout au vu des conséquences politiques du mouvement de grève. Il faut dire que les travailleurs de l’Italie du Nord ne s’étaient pas, loin de là, lancés tête baissée dans une insurrection désespérée ou suicidaire. Les formes prises par la résistance de masse et le contenu des revendications étaient politiquement adéquats et correspondaient parfaitement à la situation de crise. Les grévistes faisaient preuve d’une discipline instinctive : sans que leur action ne perdît en efficacité, ils se tenaient juste à la limite au-delà de laquelle le pouvoir fasciste eût réagi militairement. L’ampleur et la radicalité du mouvement de grève, ainsi que son caractère autolimité, étaient le produit d’une conscience immédiate de la lutte prolétarienne, et non le résultat de la propagande d’une organisation de masse. Le rôle principal des militants clandestins consistait surtout à donner l’exemple.
Nous ne nous attarderons pas sur les conséquences de la vague de grèves, bien qu’elles soient considérables. Le prestige de l’autorité fasciste était irrémédiablement ruiné et sa ligne politique avait perdu, principalement aux yeux des patrons, toute crédibilité et même toute raison d’être : la fonction première du fascisme n’avait-elle pas été, en phase avec les intérêts des capitalistes, de neutraliser la classe ouvrière ? De plus, les élites au pouvoir perdirent le peu d’assurance qui leur restait, du fait de l’impuissance de Mussolini à relever le défi lancé par les grévistes et du limogeage de hauts fonctionnaires qui en faisaient les frais. La classe ouvrière avait fait l’expérience de sa propre force et ce fut, pour elle, comme une révélation, comme une incitation directe à la récidive : des grèves plus importantes et plus politiques éclatèrent en septembre et en décembre 1943, de même qu’en mars 1944. Enfin, au cours de la dernière année de guerre, le PCI vit ses effectifs exploser. C’est pourquoi ces journées de mars 1943, au cours desquelles les ouvriers de trois usines turinoises avaient répondu à l’appel d’un petit groupe de communistes, marquèrent un véritable tournant historique.

3) Il n’y a jamais eu de vague de grèves semblable sous le Troisième Reich.
Au beau milieu des troubles, un boss du « syndicat » fasciste laissa échapper, d’un ton mi-amer mi-résigné, que selon lui les nazis eussent agi d’une tout autre manière face aux grèves et qu’il eût fallu faire procéder à des exécutions massives. En effet, à l’annonce des événements survenus à Turin (suite à un appel vraisemblablement de Goering qui se trouvait à Rome), Hitler avait abondé dans ce sens. Il déclara qu’il avait du mal à croire qu’on eût pu cesser le travail dans huit usines et on raconte qu’il ne cessait de répéter que, dans ce genre de situations, le moindre signe de faiblesse était fatal. Mais, en l’espèce, la solution violente préconisée par Hitler était simpliste, ce que devait largement prouver l’attitude de Mussolini pendant ces journées de grève. Donner l’ordre de tirer sur les grévistes aurait été une décision aux conséquences politiques incalculables. Il est difficile de savoir si les dirigeants nazis, placés dans les mêmes conditions, auraient aussitôt engagé une répression sanglante, car le 3ème Reich n’a pas connu de vague de grèves semblable. Mais peut-être est-il plus judicieux de se demander pourquoi il n’y a jamais eu un mouvement de cette ampleur en Allemagne.
Les grèves n’ont pourtant pas manqué dans l’Allemagne nazie. Au cours des années 1936-37, les autorités enregistraient chaque mois dix à douze grèves. Celles-ci étaient souvent offensives et visaient à obtenir des augmentations de salaire. Plus tard, dans les années 1938-39, il y eut de nombreuses grèves défensives pour protester contre les entraves à la libre circulation et la réduction des salaires. Cependant, tous ces conflits déclarés sur le lieu de travail étaient sporadiques et limités ; ils étaient souvent le fait d’ouvriers travaillant soit dans une petite ou une moyenne entreprise, soit sur un seul chantier (entre 40 et 80 ouvriers). Rares furent, dans les usines, les grèves de tout un atelier ou celles de tout un puit dans les mines (100 à 300 ouvriers). En cas de grève, la police pénétrait aussitôt dans l’usine occupée et, en général, elle procédait à des arrestations massives. Après 1934, on cessa d’opposer une résistance violente à la Gestapo et il n’y eut plus – pour autant qu’on sache – de grèves réunissant la totalité des travailleurs d’une grande entreprise. Aucune grève ne fut à l’origine, comme en Italie, d’une réaction en chaîne explosive ; aucune grève n’eut l’« effet boule de neige » des quatre débrayages survenus à Turin les 5 et 6 mars 1943.
Au début de la guerre en septembre 1939, le régime nazi entreprit d’élever radicalement le degré d’exploitation et d’oppression de la classe ouvrière. Celle-ci répliqua par une nonchalance généralisée sur le lieu de travail : absentéisme, refus des heures supplémentaires et des équipes du week-end, congés maladie, etc. Ainsi la classe ouvrière répliqua par une série de comportements collectifs qui nécessitaient plus ou moins des ententes informelles entre les travailleurs mais qui ne prenaient pas la forme de grèves : la riposte des ouvriers allemands ne fut donc pas une révolte ouverte contre le renforcement de la discipline et une misère toujours plus aigue. Alors qu’en Italie l’« affaissement du moral au travail » fut l’un des chapitres de la préhistoire du mouvement de grève, c’était en Allemagne la forme ultime et la plus achevée que prit l’opposition de masse. D’où vient cette différence ?

4) Huit thèses sur les différences entre les formes d’opposition de masse en Allemagne et en Italie

• 1ère thèse : En milieu ouvrier, le régime nazi ne jouissait pas d’une popularité sensiblement plus grande que celle du fascisme en Italie. Les deux classes ouvrières présentaient les mêmes caractéristiques : mécontentement quasi-général, hostilité économique et politique, mélange de méfiance, de résignation et d’apathie. Le degré d’intégration de la classe ouvrière allemande était sans doute un peu plus élevé : identification plus forte à la personne du Führer ; sensibilité patriotique en raison des victoires militaires entre 1939-1941/1942 ; ascension sociale, pendant la guerre, sur le dos des travailleurs forcés étrangers. Mais tous ces éléments constituaient une différence minime et passagère, et non une différence fondamentale entre les deux classes ouvrières. Dans les deux pays, l’adhésion et l’enthousiasme à l’égard du régime étaient rares en milieu ouvrier. Les deux dictatures craignaient plutôt de perdre le contrôle qu’elles avaient sur les travailleurs de l’industrie.

• 2ème thèse : En ce qui concerne les luttes spontanées et autonomes, le mouvement ouvrier italien n’avait pas en ce domaine une tradition plus spécifique ou sensiblement plus grande que le mouvement ouvrier allemand. Par leurs formes directes et spontanées, les soulèvements révolutionnaires dans les deux pays (ainsi que leurs échecs) entre les années 1918-1920/1921 présentaient des similitudes frappantes.
A l’époque de la crise économique mondiale (1929-1934), l’Etat fasciste abaissa radicalement le niveau de vie de la classe ouvrière italienne et, malgré un chômage élevé, il n’y eut pas de grandes réactions. De même, de la guerre d’Ethiopie (1935) jusqu’à l’automne 1942, on n’enregistra que des grèves sporadiques. Ainsi donc, les événements de mars 1943 n’étaient pas l’aboutissement d’une vague croissante de protestations. Cela venait sans doute du fait que la composition de la classe ouvrière italienne avait été profondément modifiée durant les vingt années précédentes par le recrutement massif de jeunes O.S. dans les nouvelles entreprises rationalisées de la grande industrie. A ce propos, il convient d’évoquer un autre facteur qu’on ne saurait ignorer : le facteur temps. En 1943, les ouvriers italiens qui avaient moins de 37-40 ans ne connaissaient que le monde du travail sous le fascisme ; ils n’avaient pas fait l’expérience des organisations de classe indépendantes. La vague de grèves du début de l’année 1943 était donc une nouveauté historique, car seuls les cadres communistes plus âgés avaient cherché à renouer avec les luttes de classe d’avant le fascisme.

• 3ème thèse : La plus grande misère de la classe ouvrière italienne pendant la première moitié de la guerre ne fut pas à elle seule le facteur déterminant, bien que l’écart avec l’Allemagne fût, sur le plan matériel, très important. Après le blocage des salaires en 1940, la hausse des prix (surtout au niveau de l’alimentation) fut telle que, au mois de mars 1943, le salaire réel dans l’industrie italienne avait chuté d’au moins 30% et, pour beaucoup d’ouvriers, de moitié. Il régnait alors une véritable famine : ainsi des ouvriers d’une grande entreprise moderne ont rapporté avoir perdu jusqu’à 15 kilos à cette époque. A cela s’ajoutait, à Turin et à Milan, une crise aigue du logement qui avait été aggravée par les bombardements alliés de l’hiver 1942 et de février 1943 : à l’époque de la grève, des dizaines de milliers de familles vivaient dans des abris de fortune à l’extérieur des grandes villes. Et tout au long de l’hiver, il y eut de nombreuses coupures de courant et de gaz ainsi qu’une pénurie de combustibles.
L’histoire du mouvement ouvrier montre cependant qu’il n’existe aucune corrélation automatique entre, d’un côté, le degré de souffrance atteint à un moment donné et la combativité des ouvriers qui en sont victimes, de l’autre. Car, dans ses propres souffrances, que ce soient la faim, l’exploitation brutale ou le déracinement forcé, on peut tout aussi bien voir un coup du sort – ce qui entraîne une démoralisation et la disparition progressive des liens de solidarité – que le fruit d’une injustice sociale – ce qui pousse à la révolte. A ce propos, on pourrait évoquer l’absence de réactions en Allemagne, malgré la grande misère de la population, au cours de l’année 1945, ou la présence, parmi les partisans résolus de la grève en Italie, d’ouvriers très bien payés et de provinciaux qui n’avaient pas souffert des bombardements ou de la disette. Ainsi le facteur décisif, ce n’est pas la souffrance en soi, mais le contexte politique et social dans lequel on la ressent.

• 4ème thèse : Le poids des organisations de résistance était un élément de ce contexte. Début 1943, le réseau constitué par les cellules et les groupes communistes en Italie du Nord n’était ni plus développé ni mieux organisé que son pendant allemand à Berlin, à Hambourg et en Saxe. Il n’y avait pas non plus de résistance syndicale à Turin et à Milan. La mise sur pied de l’appareil du PCI à partir du mois d’août 1941 ressemblait presque à une refondation. Cette mission avait été confiée à un unique fonctionnaire, retourné clandestinement en Italie, Umberto Massola. A son arrivée, ses anciens camarades de parti ne disposaient même pas d’une machine à écrire ou à dupliquer dans leur planque. De plus, la tactique de front populaire adoptée par le PCI faisait obstacle au recrutement de résistants éprouvés : plusieurs groupes révolutionnaires de la base, qui s’étaient maintenus dans la clandestinité, rejetaient par principe toute forme de collaboration avec les antifascistes démocrates ou chrétiens, car ils y voyaient une trahison de classe ; ils taxaient de pire des opportunismes les efforts du PCI (parfois couronnés de succès) pour rallier les fascistes soit disant « honnêtes » à la cause du communisme. Ceci explique pourquoi, en mars 1943, le PCI n’avait que 80 membres mobilisables à la Fiat Mirafiori sur un total de 20 000 ouvriers environ. Au moment de la grève, le PCI était encore très faible du point de vue du nombre et de l’organisation. Par exemple, il ne signait pas de son propre nom les tracts qu’il imprimait pour la grève. En outre, de nombreuses grèves éclatèrent dans des entreprises où le parti n’était pas du tout représenté. On dispose d’une abondante documentation sur un long et dur conflit qui eut lieu à Pinerolo, dans la firme Riv. Villar Perosa : là, et sans la moindre influence communiste, les ouvriers réussirent à obtenir la participation du grand industriel Agnelli aux négociations de grève. Et même après l’énorme succès de la vague de grèves, le PCI était encore loin de pouvoir aspirer à la direction de la classe ouvrière tout entière : sa tentative suivante, qui visait à déclencher des grèves et des manifestations le 1er mai 1943, échoua lamentablement. A Turin, l’arrestation de 60 militants clandestins suffit à désorganiser tout l’appareil à la fin du mois de mars 1943. On pourrait multiplier les exemples montrant qu’il faut tenir compte, non pas de l’état des forces du PCI, mais des conditions qui lui ont permis de reprendre l’initiative.

• 5ème thèse : Pour une réappropriation de l’arme politique redoutable que constituait le patriotisme (les « vrais intérêts de la nation »), la situation de la classe ouvrière était à cette époque moins favorable en Italie que dans les pays occupés et à peine meilleure qu’en Allemagne. L’un des grands obstacles que rencontrait la résistance de gauche en Allemagne, c’était que les grèves et les actes de sabotage dans l’industrie « prenaient en traître les soldats qui combattaient sur le front », sans atteindre directement les centres du pouvoir nazi.
En Italie, la situation ne changea radicalement qu’à partir de l’occupation allemande en septembre 1943. On avait déjà pu observer une certaine tendance anti-allemande dans les grèves de mars : ressentiment contre la réquisition d’ouvriers italiens et leur envoi en l’Allemagne, contre les mauvais traitements infligés aux troupes italiennes et l’arrogance de leurs chefs allemands en Afrique du Nord et en Russie, etc. Mais en mars 1943, les grèves que menèrent les ouvriers italiens étaient avant tout dirigées contre leur propre Etat, contre leurs propres exploiteurs. L’état d’esprit des grévistes était ouvertement défaitiste : on exigeait tout bonnement une paix séparée. Cependant, même si l’armée italienne avait essuyé de nombreuses défaites, il était difficile de soutenir cette position. En effet, pour les ouvriers de l’armement, il n’était pas aisé en mars 1943 de redéfinir les intérêts du pays en faisant des grèves l’expression d’un authentique patriotisme : l’accusation selon laquelle on trahissait de la sorte les soldats italiens faisait souvent mouche et nombre de grévistes furent victimes d’un odieux chantage moral – on envoyait par exemple des gueules cassées d’obédience fasciste dans les usines en grève pour montrer les conséquences concrètes que pouvaient avoir sur le front italien les arrêts de la production. Ainsi donc, sur le plan politique, le fait de se soustraire à la pression du patriotisme officiel et de défier les contraintes qu’il imposait n’était pas une mince affaire. En raison des lourdes défaites militaires des mois précédents et de la mauvaise tournure que prenait la guerre pour l’Italie, les conditions y étaient sans doute plus favorables qu’en Allemagne. Mais, là encore, en mars 1943 – c’est-à-dire avant les débarquements alliés en Italie – la différence entre les deux pays était minime, et non qualitative.

• 6ème thèse : Les profondes différences qui existaient entre les deux systèmes de terreur n’étaient peut-être pas aussi déterminantes qu’on pourrait le penser à première vue, en ce qui concerne la résistance de masse. Cette thèse n’est pas définitivement établie car, pour l’instant, un travail qui ressemblerait un tant soit peu à une histoire sociale de la peur nous fait défaut.
Le problème a deux aspects : le premier concerne l’intensité de la terreur exercée par le régime au niveau individuel. Dans les années 30 et au début des années 40, la police politique italienne avait recours au passage à tabac et à de longues peines de prison ou de relégation pour lutter contre la résistance de gauche. Cette répression systématique (qui n’était pas particulièrement sanglante) était suffisante pour barrer la route à la gauche politique et pour intimider les éléments conscients de la classe ouvrière. Comme machine à fabriquer de la peur et à décapiter les mouvements de résistance, elle était très efficace. En Allemagne, avant même la guerre, on savait que les activités de résistance, les tentatives d’insurrection comportaient des risques graves : tortures, esclavage dans les camps de concentration et, à partir de 1939, une condamnation automatique à la peine capitale. Mais il n’est pas certain que la terreur nazie, beaucoup plus meurtrière, ait produit davantage de peur que le système policier italien et que, par suite, le régime allemand ait été plus stable. De nombreux Allemands, en particulier des ouvriers, ont couru des risques immenses en s’opposant, seuls ou en petits groupes, au régime nazi. En général, on estime que la torture, les camps et l’échafaud inspiraient une peur extrême et qu’il y aurait eu davantage de résistants en Allemagne si le niveau de peur y avait été moins élevé… Mais c’est là un jugement hâtif. Il faudrait au moins s’interroger sur la finalité ultime des massacres perpétrés par la terreur policière nazie pour déterminer s’ils relevaient de la pathologie ou des techniques de domination produisant de la peur. En tout cas, en Italie, la grève ne fut pas un jeu d’enfant. Parmi les grévistes arrêtés, beaucoup furent victimes de mauvais traitements lors des interrogatoires ; pendant une longue période, ils furent déplacés de prison en prison dans des conditions atroces. Et souvent, on faisait endosser l’uniforme aux jeunes ouvriers avant de les envoyer sur le front.
Le deuxième aspect concerne une autre forme de terreur : la terreur de masse, c’est-à-dire l’ordre de tirer sur la foule. Il faut souligner que les grévistes de l’Italie du Nord n’avaient pas seulement ou principalement accepté le risque de mourir sous les coups de la terreur policière individualisée. Ensemble, ils avaient créé une nouvelle situation qui, selon toute apparence, obligeait le régime à recourir à la terreur de masse. C’était de cette manière, en tout cas, que les deux camps appréciaient la situation, et les hypothèses qu’on faisait de part et d’autre sur le recours éventuel à la force étaient foncièrement différentes de celles qu’on pouvait faire sur la terreur individualisée. La plupart des ouvriers pensaient que l’armée n’hésiterait pas à tirer en cas de soulèvement, car ils gardaient en mémoire les heurts sanglants et les campagnes de répression des années 20. Et pourtant, ils firent grève. Le 6 mars, la situation était sur le fil du rasoir : on pouvait donner à tout moment l’ordre de tirer sur les grévistes. La peur fort répandue qu’il fallait alors surmonter était d’une autre nature que la peur quotidienne qu’inspirait l’Etat policier « normal ». Quoi qu’on puisse penser de la terreur du régime fasciste sur le plan individuel, celui-ci était encore tout à fait capable d’engager une répression ouverte et massive. On pourrait alors objecter que, dans l’Allemagne nazie, la population ne pouvait envisager de se soulever car la terreur, sur le plan individuel, y était plus extrême et plus systématique que dans l’Italie fasciste. Mais ce n’est là qu’une thèse, rien de plus. Il est nécessaire de soumettre cet ensemble de questions à une analyse rigoureuse. En tout cas, il ne suffit pas d’invoquer la brutalité de l’appareil policier pour expliquer l’apparition ou l’absence d’une résistance de masse.

• 7ème thèse : La faiblesse du système de terreur en Italie résidait plutôt dans l’infériorité, par rapport à la Gestapo, des méthodes fascistes de surveillance et d’investigation. L’enquête sur le réseau communiste clandestin piétina jusqu’au mois de mars 1943, alors que, par exemple, l’Unità, l’organe illégal du PCI, était imprimé et distribué une fois par mois depuis juillet 1942 (et toutes les deux semaines à partir de novembre 1943). En Allemagne, ce genre d’activités de résistance était impossible pendant une période aussi longue ; après juin 1941, les nouvelles organisations du Parti communiste allemand (KPD) avaient une espérance de vie qui n’excédait pas quelques mois. Il est certain que Massola s’était révélé particulièrement rigoureux, doué et ingénieux en ce qui concerne les techniques de conspiration ; de plus, en 1942, la police fasciste se distingua par l’inefficacité de ses méthodes et par l’insouciance arrogante dont elle faisait preuve sur le plan politique. Mais tout cela n’épuise pas la question posée. En particulier, l’étude comparative des deux régimes fait ressortir le nombre extrêmement bas de dénonciations à Turin. A tel point qu’en février 1943, les milieux dirigeants de la ville, qui étaient au courant de la préparation d’une grève, étaient incapables de mettre la main sur les organisateurs. D’après une version crédible des faits, la direction de la Fiat-Mirafiori savait que l’essai des sirènes d’alerte anti-aérienne, prévu le 5 mars à 10 heures du matin, devait servir de signal aux ouvriers pour cesser le travail, et elle coupa les sirènes. Mais même à ce stade des événements, on ne faisait rien pour empêcher les activités de résistance. Le simple fait que la police n’ait pas été mieux informée prouve indéniablement que la classe ouvrière (et même la population de Turin) était de plus en plus mécontente et qu’elle avait perdu toute confiance dans la politique du régime. D’une manière générale, pendant l’hiver 1942-1943, les masses ouvrières qui, sans pour autant ignorer la naissance d’une nouvelle organisation clandestine, ne voulaient pas entendre parler de communisme, opposèrent aux autorités un mutisme obstiné et une attitude de méfiance absolue (omertà). Les militants clandestins du PCI ne pouvaient pas être certains d’échapper aux dénonciations qu’ils considéraient comme le plus grave danger auquel ils étaient exposés. D’ailleurs, au cours de la grève, un des groupes les plus énergiques de Turin fut dissout à la suite d’une dénonciation. Mais on ne tarda pas à se rendre compte que, en réalité, le processus décisif des années 1942-43 allait dans la direction opposée : que la naissance d’une sorte de communauté de souffrance en Italie du Nord, déterminée par la situation de classe, qui dépassait les grandes divisions salariales, confessionnelles et politiques au sein de la classe ouvrière, et que même les ouvriers fascistes finirent par respecter, n’était rien d’autre qu’une forme de solidarité passive. Cela permit, en particulier, à la petite organisation du PCI de profiter d’un répit d’un an et demi pour perfectionner ses méthodes de travail en toute tranquillité, et surtout, pour se faire une idée précise de l’état d’esprit qui régnait dans les grandes entreprises. La décision de lancer la grève reposait sur une bonne connaissance de la classe ouvrière turinoise. Du fait de la présence continue des militants dans les entreprises et les quartiers, les expériences et les observations que recueillaient les groupes clandestins constituaient une source sûre. A tout moment, il eût été possible par des arrestations ciblées d’étouffer ce modeste travail politique indispensable, comme c’était le cas dans l’« Etat SS ».

• 8ème thèse : Dans les milieux de la résistance allemande, il fut rarement question après 1939 d’organiser des grèves ou des manifestations illégales ; les ouvriers et les communistes italiens étaient autrement disposés à risquer le tout pour le tout car ils avaient de bonnes raisons de douter de la volonté hégémonique et de la solidité de la dictature fasciste. A partir du moment où la population prit conscience que le régime vacillait et que manifestement il restait empêtré dans ses contradictions, l’expérience pénible de l’oppression s’accompagna d’accès de colère et de mépris, sans lesquels la résistance ouverte n’aurait pu se cristalliser. A l’origine des grèves, il y avait le sentiment, alimenté par les expériences quotidiennes, que le régime présentait désormais de grandes faiblesses et qu’il n’avait plus la capacité de s’imposer. Lorsque les hommes et les institutions responsables de la souffrance des masses se révélèrent être en plus des incapables et commencèrent à prendre peur, la révolte ouverte parut sensée sur le plan politique et devint même un impératif moral – malgré les risques encourus.
Il existe de nombreux exemples de cette indéniable érosion de la dictature fasciste ; nous n’évoquerons ici que les plus significatifs. Il ne s’agissait pas de mauvaises décisions ou de la faiblesse de certains dirigeants politiques. Dès la fin de l’année 1942, le régime traversait une crise générale, sur le plan militaire, économique et politique. Pour la population, l’absence de protection des grandes villes contre les bombardements alliés était bien plus grave que les défaites militaires en Afrique du Nord : cette expérience était plus aiguë en Italie qu’en Allemagne. A cela s’ajoutait l’incohérence totale de la politique d’évacuation de l’Etat qui, après avoir préconisé dans un premier temps la fuite vers les campagnes, essaya en janvier 1943 de faire revenir dans les grandes villes, au moyen de primes salariales, les ouvriers qui avaient été victimes des bombardements. Le régime fut contraint, par la pression d’en bas, de verser une modeste prime, à l’occasion du vingtième anniversaire de la Marche sur Rome, à un plus grand nombre d’ouvriers que ce qu’il avait initialement prévu en octobre 1942. Ainsi, avant même que l’octroi d’un treizième mois à une certaine catégorie de travailleurs ne devînt le point de cristallisation du mouvement de grève, on ne pouvait plus ignorer la fragilité de l’Etat fasciste dans ce domaine crucial. Une telle concession, sous cette forme-là, témoignait à elle seule de la perte du sens des réalités au sein de l’administration étatique. De la même façon, début 1943, le gouvernement fut obligé de faire machine arrière dans le domaine de la politique de l’emploi : il était prévu de mener une action drastique de « ratissage » dans le secteur des biens de consommation pour lutter contre le manque de main d’œuvre dans les industries d’armement, mais cette directive fut abandonnée au début du mois de mars car elle avait suscité une forte opposition chez les ouvriers et les patrons. Le résultat qu’eurent les nouvelles interventions de l’Etat pour s’opposer à l’effritement sensible de la discipline au travail fut à peu près le même : en décembre 1941, le gouvernement étendit le domaine de compétences des cours martiales aux industries d’armement ; un an plus tard, on ordonna la création de baraquements disciplinaires spéciaux dans chaque entreprise. Ces mesures firent l’objet de critiques acerbes dans les milieux ouvriers. Cependant, la dictature ne fit guère usage de son nouvel instrument de terreur par la suite lorsque, en janvier et en février 1943, le nombre de débrayages spontanés se mit par endroits à grimper sensiblement. On a sans doute estimé que la mise en pratique de ces paragraphes répressifs n’aurait fait qu’accroître davantage la colère des ouvriers de l’armement. Ainsi l’Etat se donnait une double image d’arbitraire et de fragilité, et depuis toujours ce genre de menaces en l’air est le terreau dont se nourrissent les soulèvements. Au cours de ces mois marqués par la confusion politique, l’oppression croissante et la chute des salaires réels, les pseudo-syndicats fascistes perdirent le peu de crédibilité qui leur restait. Leur impuissance qui se traduisait par des hésitations dans la prise de décisions ne pouvait échapper à personne. Et pendant la grève leurs représentants furent couverts de railleries. Il n’est pas douteux que la dictature subit la plus grave perte d’autorité politique sur le marché de l’alimentation. Pendant l’hiver 1942-1943, le système étatique de rationnement et de maintien des prix s’effondra presque totalement. Les cartes de rationnement qui désormais avaient perdu de facto toute valeur devinrent le symbole visuel d’une débâcle administrative annoncée. Le système officiel de rationnement fut progressivement remplacé par le marché noir. Le châtiment exemplaire de quelques commerçants restait sans effet. Les prix du marché noir étaient si élevés que, pour les familles ouvrières, tous les produits nécessaires à la vie quotidienne étaient inaccessibles. Ainsi donc, les grévistes de mars 1943 n’étaient pas seulement affamés. Ils étaient aussi en colère contre un système administratif et économique qui était incapable de mettre en œuvre ses propres principes, ce qu’ils payaient au prix fort. Ils se sentaient dans leur droit parce qu’ils ne faisaient qu’exiger le minimum vital que l’Etat avait lui-même fixé et qui pourtant leur était refusé.

5) La manière de percevoir les capacités politiques du régime est un élément décisif

En résumé, il ressort que le processus de décomposition de la dictature fasciste était déjà bien avancé quand la classe ouvrière fut disposée à tenter la grève et à reprendre l’initiative. Un processus similaire n’a pas eu lieu dans le Troisième Reich. En particulier, à cause des vastes conquêtes territoriales, le régime nazi ne connut une crise structurelle de cette ampleur qu’à la fin de la guerre. Ainsi l’expérience de la classe ouvrière allemande était tout autre que celle de la classe ouvrière italienne. Elle se retrouvait face à une dictature qui apparemment ne reculait devant rien pour étendre son emprise sur le plan intérieur et dont les pratiques de domination laissaient une impression de froide efficacité. Bien que, en certaines occasions, le régime donnât des signes d’inquiétude dans sa manière de gérer les grandes manifestations d’opposition – comme celles des catholiques et des jeunes dans les grandes villes – il y avait peu de place, vu d’en bas, pour mettre en doute la radicalité et l’efficacité dont les nationaux-socialistes faisaient preuve dans l’exercice du pouvoir. Les capacités politiques et organisationnelles de la dictature nazie étaient impressionnantes, tant sur le plan de l’approvisionnement que de la mise à mort.
En mars 1943, la classe ouvrière turinoise ne pouvait absolument pas être certaine du succès de la grève qu’elle menait. Mais cette tentative n’était pas complètement désespérée, car les absurdités et les contradictions de la politique de l’Etat, au mépris de la vie humaine, poussaient les opprimés à la contre-offensive. La particularité de l’histoire de la résistance allemande ne réside pas tant, en définitive, dans quelque différence significative entre les deux classes ouvrières, entre leurs cultures politiques ou leurs potentiels d’opposition respectifs. L’élément décisif, c’était plutôt l’inégalité des conditions qui présidaient au déclenchement d’une grève de masse : les différences de plus en plus marquées entre les deux régimes sur le plan des capacités politiques, ainsi que la manière dont celles-ci étaient perçues par leurs populations respectives.

Trad. de G. Cheptou pour Echanges et Mouvement

Notes

1) « Arbeiter ohne Gewerkschaften: Massenwiderstand in NS-Deutschland und im faschistischen Italien », in: Journal für Geschichte, juin 1983, p. 28-36.
2) « Massenwiderstand ohne Organisation. Streiks im faschistischen Italien und im NS-Deutschland », in : Ernst Breit (éd.), Aufstieg des Nationalsozialismus – Untergang der Republik – Zerschlagung der Gewerkschaften, Cologne, Bund-Verlag, 1984, p. 197-218 ; ainsi que dans la revue théorique du DGB : Gewerkschaftliche Monatshefte, septembre 1984, p. 518-532.
3) Voir néanmoins Tim Mason, La classe ouvrière sous le III. Reich, Paris, Echanges et Mouvement, mai 2005.
4) Jane Caplan, « Introduction », in : Tim Mason, Nazism, fascism and the working class, Cambridge University Press, 1995, p. 1-32. Ce recueil rassemble ses principaux articles dans un ordre chronologique.
5) Timothy W. Mason, Arbeiterklasse und Volksgemeinschaft : Dokumente und Materialien zur deutschen Arbeiterpolitik 1936-1939, Opladen, Westdt. Verl., 1975 ; Sozialpolitik im Dritten Reich : Arbeiterklasse und Volksgemeinschaft, Opladen, Westdt. Verl., 1977 (deuxième édition en 1978).
6) Tim Mason, Social policy in the Third Reich: the working class and the « national community », Providence /Oxford, Berg, 1993. La version italienne, qui date de 1980, a été rééditée en 2003 ; récemment, les Editions Senonevero (Marseille) ont mis en chantier la traduction de ce livre en français.
7) Tim Mason, Sozialpolitik im Dritten Reich (1978), op. cit., p. 246.
8) Jane Caplan, « Introduction », op. cit., p. 8-9 ; Tim Mason, « L’opposition des travailleurs dans l’Allemagne nazie », in : La classe ouvrière sous le III. Reich, op. cit., p. 35-59.

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Indications bibliographiques [de T. Mason] :

• L’interprétation de la lutte des classes :
Barrington Moore Jr., The Social Bases of Obedience and Revolt, Londres 1978. [Les fondements sociaux de la soumission et de la révolte]
NB : Un ouvrage antérieur de Moore a été traduit en français : Les origines sociales de la dictature et de la démocratie, Paris 1969 (Maspero). Mason a étudié l’apport de Moore pour l’analyse de la résistance ouvrière en Allemagne dans son article « Injustice and Resistance. Barrington Moore and the Reaction of German Workers to Nazism », in : R.J. Bullen (et al.), Ideas into Politics. Aspects of European History 1880-1950, Londres 1984, p. 106-108. [Injustice et résistance. B. Moore et la réaction des ouvriers allemands face au nazisme]

• La résistance ouvrière et la crise du fascisme en Italie :
Gianni Alasia (et al.), Un Giorno del’43, Turin 1983. [Un jour de 43]
F.W. Deakin, Die brutale Freundschaft, Cologne et Berlin 1964 [L’amitié brutale (les derniers jours de Mussolini)]
Nicola Gallerano, « Il fronte interno attraverso i rapporti delle autorità (1942-1943) », in : Il movimento di liberazione in Italia, n°109 (1972). [Le front intérieur à travers les rapports des autorités]
Umberto Massola, Gli scioperi del’43, Rome 1973. [Les grèves de 43]
Giorgio Vaccarino, « Die Wiederherstellung der Demokratie in Italien (1943-1948) », in : Vierteljahreshefte für Zeitgeschichte 1973 (21), p. 285 sq. [Le rétablissement de la démocratie en Italie 1943-1948]

• La résistance ouvrière dans l’Allemagne nazie :
M. Broszat/E. Fröhlich/A. Groβmann (éd.), Bayern in der NS-Zeit (tome IV), Munich et Vienne 1981. [La Bavière à l’époque nazie]
Detlev Peukert, Die KPD im Widerstand, Wuppertal 1980. [Le KPD en résistance]
D. Peukert/J. Reulecke (éd.), Alltag im Nationalsozialismus, Wuppertal 1981. [Le nazisme au quotidien]