André Prudhommeaux – L’ordre règne en Allemagne – Le bilan de douze ans de « bolchevisation » du prolétariat allemand (1933)

De Max Hoelz à Van der Lubbe

L’homme qui retrouve l’Allemagne ouvrière après avoir perdu contact pendant plusieurs années ne peut être qu’effrayé par les progrès à rebours de l’idéologie et de l’initiative dans les masses mêmes les plus radicalisées de ce pays. Il semble que le développement permanent de la passivité et de l’égarement dans le peuple soit l’effet de la diffusion lente d’un venin mortel. De cette transformation lente il est possible qu’un Allemand ne s’aperçoive pas. Mais l’étranger n’en est que mieux placé pour en mesurer les effets et pour en démêler les causes, trop familières, trop quotidiennes peut-être pour être aperçues de près.

En mars 1921, l’Allemagne centrale était agitée par les secousses profondes de la guerre civile (l). C’est là que, pourchassées, affamées, mais non pas vaincues, les avant-gardes révolutionnaires menaient une guérilla héroïque face aux automitrailleuses et aux lance-bombes de Severing (2), face aux mercenaires de la Schupo. Le soutien de la population ouvrière, qui les armait, les renseignait et les cachait de son mieux, était leur seul atout en face de la réaction triomphante. Et cependant, ils la tenaient en échec, rendant coup pour coup, sang pour sang, feu pour feu, expropriation pour expropriation. N’était la passivité des autres parties de l’Allemagne, ils auraient peut-être vaincu, avec le point d’appui de la Lena-Werke, l’usine géante du trust chimique IG Farben, qui avait été occupée par ses milliers d’ouvriers en armes et avait retourné un moment contre l’ennemi de classe sa puissance industrielle formidable !…

À la fin, les braves combattants du KAP (3), dont la mobilisation de solidarité autour des insurgés avait été immédiate et sans réserve, furent écrasés, et les sbires de la bourgeoisie allemande eurent la joie de saisir celui qu’on appelait leur chef. Max Holz, le « général rouge », un homme de courage et d’initiative (4). Il fut traîné devant les tribunaux et flétri comme assassin, incendiaire et bandit par une bourgeoisie à laquelle son nom seul donnait encore la colique. Son attitude fut inébranlable et nous donnerons quelque jour le texte du réquisitoire dont il frappa, du haut du « banc d’infamie » où il se trouvait enchaîné, la société dont il était l’ennemi. Qu’il suffise de savoir que sa hautaine attitude, la menace dont son nom restait entouré, la solidarité du prolétariat lui épargnèrent la peine de mort. Il fut condamné au bagne. Le parti communiste (IIIe Internationale), qui était loin d’avoir joué un rôle brillant dans une action qu’il avait étourdiment déclenchée sans pouvoir y faire bonne figure, s’empressa du moins de saluer en Max Holz, membre de l’organisation tant calomniée des « communistes ouvriers » (antiparlementaristes spontanéistes), un lutteur prolétarien authentique, aussi désintéressé qu’énergique, et digne de devenir un symbole de la résistance ouvrière.
La direction du parti employa même les avantages que lui assuraient des caisses inépuisables et un réseau complet d’organisations légales pour s’acquérir le monopole d’une campagne d’opinion menée autour de Max Holz et pour suborner moralement le bagnard glorieux qui, lors de sa libération, il y a trois ou quatre années, adhéra à l’Internationale de Moscou.

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Entre l’internement de Max Holz et sa libération, le PC allemand avait franchi toute la distance qui sépare un parti encore jeune – tiraillé entre la base et le sommet, fortement concurrencé par les organisations d’extrême gauche, et agité des velléités les plus diverses – et une social-démocratie numéro deux, hiérarchisée, caporalisée de la base au sommet, étroitement intégrée dans la politique nationale, dans la légalité bourgeoise, dans le système parlementaire et syndical de l’État allemand. Désormais, les seules offensives auxquelles avaient recours le PCA, fort de la sympathie de millions de petits bourgeois nationalistes, de milliers de schupos et d’innombrables fonctionnaires russophiles, c’était l’offensive à coup de bulletins de vote, avec pavoisement du « grand Berlin rouge » et parades à grand orchestre dans tous les boulevards et les parcs concédés à cette fin par la police. Celle-ci faisait alterner le maximum de libéralisme électoral avec le maximum de fermeté contre toute grève, manifestation ou mobilisation interdites ; et, comme la direction du PCA faisait aux ouvriers un devoir sacré de respecter ces limites légales, il était facile au gouvernement de restreindre celles-ci à volonté, à coup de décrets-lois, jusqu’au complet étouffement des masses. La seule condition pour cela était le maintien de la discipline « bolchevique » sur les éléments radicalisés de la classe ouvrière, et cette condition, à de rares exceptions près, se trouva généralement remplie.

En quelques cas, cependant, la pression économique et politique de la dictature bourgeoise fut si brutale, si provocante, la situation faite aux ouvriers si intolérable que la direction du mouvement échappa aux cadres du parti : il se produisit des conflits armés, des recours à l’action directe. Les mercenaires de von Papen, de Hitler et de Seldte apprirent à leurs dépens, tout aussi bien que les administrateurs de la compagnie berlinoise de transports en commun, à quel point des ouvriers allemands exaspérés, unis dans un front de classe par-dessus les partis et décidés à en finir, peuvent être dangereux pour les colonnes massives des massacreurs fascistes, pour les escouades des schupos et pour le pesant matériel des tramways et autobus fonctionnant sous la protection de l’État. En dernier lieu, ce furent les brusques réveils d’Altona, Breslau et Cologne, fenêtres crachant la mitraille, barricades sommaires, quartiers entiers se défendant à coups de bouteilles, à coups de briques, à coups de chaises cassées contre l’invasion de la « peste brune » ou contre les cosaques de Zorgiebel (5). Mouvements de résistance hélas isolés, sans lendemain !
Quel fut le rôle du parti communiste et de ses annexes, légales ou non, dans ces explosions de révolte spontanée? Absolument nul, lorsqu’il ne fut pas négatif. Sans doute des adhérents au parti y ont joué un rôle méritoire. Mais ce fut pour encourir les foudres de leur centrale ou celle des fonctionnaires locaux. Même après que Heinz Neumann (6), qui fut pour ce fait dégommé de son poste de chef idéologique du bolchevisme allemand, eut, imprudemment laissé échapper ce conseil à ses troupes : « Frappez l’ennemi partout où vous le trouverez », les actes de résistance ou de représailles opposés par des ouvriers isolés à la terreur fascisto-policière furent impitoyablement réprimés dans le sein du parti et de ses dépendances. On fit mieux : dès qu’une dépêche de presse annonçait quelque casse dans le camp de la police et de la réaction, la presse communiste, sans se livrer à la moindre enquête, mettait l’affaire sur le dos de la provocation et demandait une fois de plus à la classe ouvrière de lutter avant tout contre ses propres chefs, contre sa propre combativité, contre les « méthodes anarchistes », et en général contre toute activité non ordonnée, dirigée et encadrée par le parti.

(À suivre…)

Le Libertaire, n°390 17-24 mars 1933

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Une seule écluse était ouverte périodiquement à l’initiative, au brûlant désir d’action, à toutes les virtualités comprimées de la masse : l’agitation électorale. Alors, par un pacte tacite entre le gouvernement et le « parti des masses ouvrières », toute liberté était donnée de déployer emblèmes, symboles, affiches et défilés monstres. Une orgie d’étamine rouge s’étalait sur les façades des maisons. Une orgie de peinture rouge barbouillait murailles, chaussées et trottoirs ; les tracts et les journaux jonchaient la terre, en telle quantité qu’il fallait centupler les équipes de balayeurs municipaux. La propagande, avec ses brochures et ses discours en plein air, envahissait journellement chaque rue, chaque cour, chaque atelier, chaque maison ouvrière. Troncs électoraux ! Défilés électoraux, quatre par quatre, au pas et en uniforme, les rangs impeccables pivotant sur eux-mêmes à chaque tournant de rue, bannières et clairons au vent ! Réunions électorales, où affluaient des centaines de milliers d’hommes, des dizaines de milliers de figurants en costume, et qui se dissipaient ensuite sans un cri, sans un geste, après une débauche de proclamations, de serments et de chants révolutionnaires ! Prodiges d’organisation, ces fêtes, ces exhibitions de chants allégoriques, ces choeurs parlants sillonnant sur des camions les artères des villes, ces équipes de propagandistes parcourant jusqu’aux moindres recoins des campagnes ! Prodiges d’illusion, cette attente nerveuse du succès, qui faisait tenir debout, des journées et des nuits entières, sans répit, d’innombrables chômeurs au ventre creux, qui soulevaient d’espoir toute une jeunesse fanatique, prête à donner son dernier sou, sa dernière bouchée de pain, le dernier battement de son cœur pour le triomphe de son parti, de sa « conception du monde », de son numéro fétiche (les partis en période électorale sont désignés par des numéros), du dernier espoir qu’elle mettait dans sa vie, dans sa croyance en un chef, en un idéal, en un salut quelconque ! Qui n’a pas vu s’agiter le communisme allemand en période électorale ne comprendra jamais à quel point ce combat imaginaire, chez un peuple épris de mystique et de discipline, peut être un équivalent psychologique, une répétition, un succédané de la révolution. C’est là que se décharge en des saturnales de démagogie militariste le besoin d’action collective, d’épanouissement vital, de révolte torrentielle qui s’écrase des années durant dans le coeur des masses allemandes. Sans les élections, cette soupape de sûreté de la dictature, l’explosion aurait depuis près de quinze ans envoyé au diable la bourgeoisie allemande (7).

Mais la social-démocratie lassalienne et marxiste n’a pas pour rien fait subir au peuple travailleur allemand soixante-quinze ans de profitable dressage politique. Les antiparlementaristes, fils des Spartakistes berlinois et des communards de Munich, ne sont pas écoutés et moins que jamais en période électorale. Il leur manque aujourd’hui l’audace nécessaire pour opposer aux méthodes parlementaires d’autres méthodes effectives, immédiatement applicables. Ils attendent que les masses aient épuisé les désillusions du parlementarisme, alors que six crises ministérielles et présidentielles, déclenchant coup sur coup six crises d’hystérie électorale, n’ont fait que raffermir de façon inouïe et l’arbitraire du pouvoir central et la participation aux élections (qui atteint presque 100 %) ! Ils ne comprennent pas que si les ouvriers allemands se ruent derrière le premier « grand chef » venu, et laissent tomber une grève de classe comme celle des transports berlinois, pour se jeter les uns contre les autres et courir aux urnes, ce n’est pas parce qu’ils peuvent attendre longtemps encore un changement social mais parce qu’ils sont trop pressés, et qu’il n’y a personne pour leur montrer aujourd’hui un plus court chemin révolutionnaire que le fameux « plan de quatre ans » d’Adolf Hitler – lequel laisse bien loin derrière lui le plan de cinq ans stalino-soviétique !

Et pourtant, il y en a un, celui que les anarchistes et les insurgés illettrés des faubourgs et des campagnes espagnoles montrent actuellement aux opprimés de l’Europe entière : la lutte directe insurrectionnelle et expropriatrice, oeuvre des individus, puis des groupes, puis des masses, agissant sous leur propre contrôle, avec les préparations et les liaisons strictement indispensables, mais hors de toute responsabilité de parti. Cette lutte-là est la seule qui puisse rendre deux coups pour un, paralyser la réaction, même lorsqu’elle n’aboutit pas au triomphe révolutionnaire, égarer la fureur policière par une mobilité insaisissable, éduquer les classes travailleuses par l’exemple, par la collaboration directe des avant-gardes et des populations opprimées, leur apprendre à tolérer l’action subversive, puis à l’admettre, puis à la favoriser, puis à y participer, puis à la mener pour leur propre compte, réparer de façon efficace les brèches et les pertes subies (d’ailleurs relativement minimes : 200 hommes pour toute l’Espagne après deux années de lutte ; en quinze jours, les Spartakistes allemands trop « disciplinés » ont perdu 15 000 hommes) ; enfin, préparer les forces morales nécessaires pour l’avènement d’une société « où le libre développement de chacun soit la condition du libre développement de tous » (Marx).

Max Holz était de ceux qui ont frayé la route à cette émancipation de l’individu par la vie subversive qui est bien en effet la condition de l’émancipation des masses. Mais où sont les Max Holz de l’Allemagne d ‘à-présent ? Dans les sections d’assaut de Hitler, où ont échoué beaucoup de prolétaires égarés, dégoûtés par l’inaction criminelle des partis marxistes ? Dans le parti communiste où on les tient étroitement bridés, pour les lâcher de préférence sur des opposants au parti, sur des ouvriers socialistes, ou même sur des hitlériens d’occasions, au sort desquels ne s’intéresseront, et pour cause, ni la police ni la maison brune (8) ? Dans les cimetières où sont étendus déjà tant de braves coeurs qui avaient combattu pour la révolution ? Dans les bas-fonds du quartier Alexanderplatz et dans les bouges de Hambourg, où leur vie de hors-la-loi échoue dans l’abrutissement écoeurant du bordel et du cabaret ? Sans doute, beaucoup, lisant journellement les communiqués de « victorieuse résistance » du parti communiste allemand, où l’on ne voit qu’arrestations complaisamment énumérées, locaux du parti occupés sans coup férir, assassinats d’ouvriers exécutés sans le moindre risque, pillages accomplis de sang-froid, incendies de maisons ouvrières, organisations et assemblées entières jetées d’un seul bloc en prison, saisies d’adresses et de matériel illégal par dizaines de tonnes, suppression de journaux, et les décrets de répression s’accumulant sur les actes d’arbitraire et de terrorisme – oui, sans doute, beaucoup de militants énergiques se sentent désarmés, déshonorés, désespérés, par la veulerie générale, par celle de leur parti. Ils pensent : « Il n’y a plus rien à faire », et c’est avec un rictus de désespoir qu’ils lisent dans la presse « communiste » comment le député Torgler « s’est rendu volontairement à la prison pour s’y faire arrêter, accompagné de son avocat, le social-démocrate Rosenfeld (9) », ou bien comment l’ambassade soviétique « a obtenu de la police » (hitlérienne) qu’elle vienne protéger la vie des citoyens soviétiques immigrés contre les fureurs des fascistes (hitlériens), « geste qui, de la part du ministère de l’Intérieur, n’a été qu’une simple comédie » (sic)… Peut-être se demandent-ils si ce n’est pas dans l’intérêt bien entendu de « l’ordre public » que Hitler accorde encore une existence légale au parti communiste et à une partie de sa presse, de même qu’il continue de s’appuyer sur le Parlement.

( A suivre… )
Le Libertaire, n°391 24-31 mars 1933

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Au milieu de l’inconcevable passivité des partis de gauche, dans la déroute générale des organisations ouvrières, tandis que les ouvriers communistes terrorisés par les raids fascistes et par la psychose de la « provocation » se tenaient cois – retentit tout à coup la nouvelle : « Le Reichstag brûle ! » Et malgré toute l’éducation écrasante imprimée aux cerveaux prolétariens par l’État et la discipline de parti, bien des cœurs se mirent à battre plus vite. Enfin quelque chose ! Une riposte, un signe, un geste de défi ! …
Peu après, toute l’Europe apprenait qu’un jeune homme sans veston et sans chemise avait été arrêté comme il s’échappait du Reichstag. Il était pourvu d’un passeport hollandais au nom de Marinus Van der Lubbe et d’une vieille carte du parti communiste de Hollande (10). Il déclarait avoir cessé tous rapports avec l’Internationale de Moscou depuis plusieurs années et rallié à cette époque un groupement d’études révolutionnaires, le Groupe des communistes internationaux. Mais il avait agi seul, « sans que personne n’ait inspiré ou connu son projet », et le mobile qui l’avait guidé était « la haine du capitalisme international ». Ces déclarations avaient été faites, ajoutèrent certaines feuilles, « avec un calme et une netteté d’autant plus impressionnants que l’arrêté avait été visiblement fort malmené lors de son arrestation et devait s’attendre à bien pire encore ». Les commentaires de presse ajoutaient que l’incendie avait été provoqué par six ou sept foyers différents constitués de tampons d’étoffe arrachés par Lubbe à ses vêtements et imbibés de pétrole. La salle des séances avait été complètement détruite malgré les efforts des pompiers.
Seuls subsistaient, épargnés par les flammes et se faisant vis-à-vis, une statue de l’empereur Guillaume et un drapeau républicain noir, rouge, or, divinités jumelles de ce sanctuaire désinfecté du parlementarisme allemand. Ce que la presse ne disait pas, c’est la panique féroce des classes dirigeantes. Persuadées que ce geste n’était que le signal d’une série d’autres attentats, et finalement d’une révolte générale des masses, les maîtres fascistes du pays se jetèrent à corps perdu dans une répression sans mesure. Même leur ombre les inquiétait et ils ne parvenaient à se raisonner qu’en emprisonnant pêle-mêle catholiques, socialistes, communistes, intellectuels et ouvriers.

Le triomphe populaire dont devait s’entourer l’avènement de Hitler et son prochain plébiscite se démasquait d’avance comme une vulgaire parodie. Le parti du massacre se dévoilait dans toute sa repoussante nudité, et Hugenberg lui-même devait reconnaître « Goering a complètement perdu la tête. »

Par malheur, le spectacle donné par les partis ouvriers, par les partis « marxistes » était à peine moins répugnant. Bien loin de nourrir la flamme de rébellion et de prendre appui sur la réprobation universelle dont s’entourait le parti du massacre pour jouer leur va-tout les armes à la main, les « marxistes » firent tout pour reporter cette même réprobation sur « l’acte de vandalisme » commis contre le Reichstag et pour jeter toute la responsabilité de la répression sur les épaules du « provocateur Van der Lubbe » !!! La psychose de la provocation, un instant rompue, reprenait ainsi son empire sur les masses. De résistance à main armée, il n’était plus question, le mot d’ordre général était : « Sauve qui peut ! » D’Allemagne, le refrain absurde était répété de proche en proche par toutes les feuilles de gauche : Van der Lubbe, « nazi camouflé », avait agi pour nuire « au succès électoral » des partis démocratiques le 6 mars et pour légitimer la répression contre le prolétariat allemand. Personne ne parut s’aviser de ceci : il n’y a qu’une chose qui puisse « légitimer » la réaction qui s’abat à l’heure actuelle sur l’Allemagne, et c’est justement la passivité et la veulerie avec laquelle les partis « marxistes » se sont inclinés depuis plus de dix ans sous tous les coups de botte de cette même réaction

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Il était fort heureux en vérité, que Van der Lubbe se trouvât là pour endosser tous les crimes de tous les partis allemands. Le « crime du Reichstag » est devenu ainsi le crime des crimes, le pêché auprès duquel chacun apparaît blanc comme neige. Le parti hitlérien présente Lubbe comme l’instigateur d’un plan de destruction par incendie, massacre et empoisonnement qui résume en soi tous les « complots bolcheviks » présents, passés et futurs. Le parti communiste charge Lubbe de la responsabilité de tous les crimes commis par la réaction sur les ouvriers et les militants « marxistes », puisque ces crimes ont été « provoqués par lui ». Dès lors, les nazis ne sont plus coupables qu’en fonction de leurs rapports supposés avec Van der Lubbe, ils sont les « complices de Van der Lubbe » et ne peuvent se défendre qu’en prétendant que « les vrais complices de Van der Lubbe sont les communistes et les marxistes ». Il existe donc, dans toute l’Allemagne, un seul homme qui a eu une conduite humaine, virile, indépendante, et tous les autres sont d’accord pour rejeter sur lui leurs infamies, leurs lâchetés, leurs atrocités, leurs souillures. Il existe un homme qui n’a pas de sang sur les mains, et qui n’a jamais plié : aux crapuleux assassinats nocturnes, aux tortures infligées, dans des caves, à des hommes désarmés, il a opposé une destruction purement matérielle, celle d’une Bastille de laideur et d’esclavage bâtie sur les cadavres de 1870-1871, alimentée des cadavres de tout un peuple que les parlementaires allemands ont envoyé à la tuerie, en 1914, à l’unanimité. À la lâcheté de ceux qui pleurnichent, supplient ou crient à la provocation lorsqu’on leur tend une arme pour se défendre, il a répondu par l’emblème du courage, de la vie, de la liberté : la flamme, le feu de joie, le flambeau, le phare ! Voilà pourquoi cet homme est en prison, au secret, dans les griffes d’un ennemi acharné à lui arracher des aveux du « complot », des listes de « complices ». Voilà pourquoi il s’acharne à répéter : « J’ai agi seul : je ne connais pas Torgler, ni Thaelmann (12), ni personne : personne ne m’a aidé, personne n’est avec moi, je n’ai qu’un seul chef, et qu’un seul parti : moi-même. Je n’ai qu’un seul ennemi : le capitalisme international. » Et pourtant, chacune de ses paroles est trahie, truquée, salie par la presse « ouvrière » internationale, qui essaye en dépit de toute bonne foi et de toute logique de la présenter comme un « aveu » que « le provocateur Lubbe » a été contraint de faire. Contraint par quoi ? je le demande, alors que toutes les forces de la persuasion, de la corruption, de la menace, de la torture sont employées vainement pour arracher à Lubbe le nom d’un seul « complice ».

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Quels sont les arguments que l’on invoque pour « prouver » les rapports de Van der Lubbe avec les nazis ?
Il est impossible d’en donner une réfutation complète. Chaque jour apporte une preuve nouvelle ! Mais cette preuve « accablante » et « irréfutable » est remplacée le lendemain par une autre bien plus forte, bien plus « sensationnelle », bien. plus « renversante ». Finalement, on ne peut mieux faire que de récapituler tant bien que mal, sans même les discuter, les différentes « révélations » qui ont été présentées, jour après jour, dans les colonnes de L’Humanité, avec un échantillon des sophismes qu’on y accolait pour en déduire, inévitablement, la même conclusion calomnieuse. La seule énumération de ces « arguments » suffit à faire lever les épaules ; la voici, provisoirement complète, sauf erreur ou omission :

1. Van der Lubbe n’est pas allemand. « Il fallait un homme venant d’on ne sait où pour que ses antécédents ne puissent être contrôlés. »
2. « Van der Lubbe n’est pas Van der Lubbe. C’est un nazi camouflé dont l’identité reste inconnue. »
3. Van der Lubbe avait gardé en sa possession un passeport hollandais et une vieille carte du parti communiste hollandais. « Il est donc un agent de la police hollandaise prêté à Hitler. »
4. « Le passeport de Van der Lubbe n’a pas été rédigé par les autorités hollandaises. C’est un faux passeport. Donc la carte est également fausse et tout cela est une machination des nazis pour camoufler un des leurs. »
5. Il est exact que Van der Lubbe a appartenu au parti communiste de Hollande, mais il en a été exclu en 1931 « pour son attitude hostile au parti et sa conduite provocante ». « Il est donc clair qu’il a mis le feu au Reichstag dans un but de provocation. »
6. « Ce n’est pas Van der Lubbe qui a mis le feu au Reichstag mais la section d’assaut n° 17 de Berlin-Moabit. Des nazis l’auraient avoué à des communistes. »
7. Van der Lubbe avait déjà essayé de mettre le feu au château impérial de Potsdam juste avant de s’attaquer au Reichstag. Il n’avait pas réussi. « C’est louche : il a réussi avec le Reichstag et pas avec le château impérial : cela prouve ses sympathies pour Guillaume II. »
8. Van der Lubbe aurait déjà été démasqué par des nazis auprès desquels il essayait de se faire passer pour membre du parti hitlérien. « Cela prouve justement qu’il était bien un hitlérien. »
9. Par contre, Van der Lubbe n’essaye pas de passer pour un communiste IIIe Internationale. Il nie toute relation avec les bolchevisants et la social-démocratie.
« Donc, il ne peut être qu’un agent d’Hitler et de Deterding. (13) »
10. Confronté avec Torgler et d’autres communistes emprisonnés comme ses complices supposés, il nie les avoir jamais rencontrés, ou avoir quoi que ce soit de commun avec eux. « Mais la preuve qu’il est un mouchard, c’est que les nazis lui ont promis 50 000 marks et la liberté pour sa besogne de trahison et ont offert 20 000 marks à qui découvrirait ses complices. »
On ne peut prétendre en finir en une fois avec les révélations sensationnelles de L’Humanité sur l’affaire Lubbe. Nous l’avons vu : il en sort une par jour. Les unes sont des évidences archiconnues, établies par Lubbe lui-même dès le premier jour et d’où l’on tire des conséquences ridicules. Les autres sont de pures fantasmagories ou de lâches insinuations – « On lui a promis de l’argent » ; « Il voulait se faire nazi » – récoltées, paraît-il, chez les nazis eux-mêmes. Si cet amas de sophismes et de faux témoignages mêlés à quelques vérités défigurées avait été examiné de sang-froid par le prolétariat international, il est probable que Van der Lubbe serait aujourd’hui considéré comme un second Max Holz et les racontars de la presse comme une fable ignoble et grotesque.

Il est grotesque, en effet, de supposer que Hitler aurait éprouvé le besoin de donner le signal d’une guerre civile au moment où il était acclamé comme le sauveur du pays et où ses adversaires se terraient sans résistance, utilisant la seule arme du bulletin de vote.
Il est grotesque de supposer que, voulant donner ce signal, il se soit adressé à un étranger, exclu des organisations bolchevistes, alors qu’il a sous la main, en Allemagne, tant de mouchards, de lâches et de renégats inscrits ou non au parti communiste allemand.

Il est grotesque de supposer que la police hitlérienne aurait fabriqué grossièrement un passeport hollandais, alors qu’elle pouvait faire à n’importe qui des papiers d’identité allemands revêtus de tous les cachets officiels et qu’elle disposait des archives saisies dans les locaux communistes allemands.
Il est grotesque d’appeler mouchard un homme qui a agi seul, qui n’a pas avoué un seul complice, qui a répudié toute communauté de vue avec le bolchevisme et la social-démocratie et qui a gardé devant les tentatives de corruption ou d’intimidation de ses adversaires une attitude inébranlable, persistant à affirmer à la fois sa parfaite indépendance d’action et sa haine du capitalisme international.

( À suivre…)

NDLR [du Libertaire]. Nous ne partageons pas le point de vue de notre camarade A. P Il nous apparaît au contraire que Van der Lubbe est bien un agent d’Hitler.
Le Libertaire, n°392 31 mars-7 avril 1933

1. Sur la période 1918-1921 en Allemagne, lire, d’André et Dori Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin, Spartacus, 1949; Philippe Bourrinet, La Gauche hollandaise, . [ndlr]
2. Homme d’État social-démocrate, Carl Severing (1875-1952) négocia un compromis afin de dissoudre l’Armée rouge fondée pour s’opposer au putsch raté d’extrême droite de Kapp (13-17 mars 1920). Il fut ensuite ministre de l’Intérieur du gouvernement de Prusse. [ndlr]
3. En fait, le KAPD (Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands – parti communiste ouvrier d’Allemagne). Fondé à Berlin début avril 1920 par l’opposition du KPD, il regroupait environ 40 000 membres, soit les quatre cinquièmes du KPD d’avant la scission, en majorité des ouvriers et des jeunes chômeurs prêts à l’action insurrectionnelle, mais aussi des artistes expressionnistes regroupés autour de la revue Die Aktion et des intellectuels comme le pédagogue et publiciste Otto Rühle ou le poète néerlandais Herman Gorter. (Sur les positions politiques du KAPD, lire le « Programme du parti communiste ouvrier d’Allemagne » (mai 1920), .) [ndlr]
4. Originaire d’un milieu modeste, engagé volontaire dès août 1914, Max Holz (1889-1933) fut révolté par la guerre et s’intéressa aux idées socialistes. En 1918, il s’engagea avec passion dans le mouvement des conseils, fonda un comité de chômeurs puis adhéra au KPD. En mars 1920, il participa à la résistance armée au putsch de Kapp, mettant sur pied une Armée rouge et refusant de désarmer après la fin de la grève générale. Exclu pour indiscipline, il fut accueilli dans les cercles du KAPD et, l’année suivante, il dirigea « l’action de mars ». Arrêté à Berlin après l’échec du soulèvement ouvrier, il fut jugé et condamné à la prison à perpétuité. Revenu au KPD en 1922, il bénéficia d’une amnistie en 1928; mais, après une tournée triomphale lors de sa libération, qui en faisait le communiste allemand le plus populaire, il fut envoyé en Union soviétique. En 1933, il se noya dans des conditions obscures aux environs de Nijni-Novgorod – une rumeur circulant sur son assassinat par la Guépéou. Lire Max Holz, Un rebelle dans la révolution. Allemagne 1918-1921, texte traduit, présenté et annoté par Serge Cosseron, Spartacus, 1988; ainsi que sa notice dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international (Allemagne), Éditions ouvrières, 1990, p. 249-250. [ndlr]
5. Carl Zôrgiebel (1876-1961) était l’adjoint d’Albert Grzesinski (1879-1947), ministre de l’Intérieur social-démocrate de Prusse en 1926. En 1929, à Berlin, il noya dans le sang une manifestation du 1er mai interdite par la police. [ndlr]
6. Rédacteur à Die Rote Fahne à partir de 1922, représentant du KPD à Moscou en 1925, Heinz Neumann (1902-1937 ?) fut considéré comme l’« homme à tout faire » de Staline après qu’il eut endossé la responsabilité de l’insurrection manquée de Canton en 1927. Revenu en Allemagne l’année suivante, il joua un rôle décisif dans la « stalinisation » de son parti d’origine. S’étant opposé à la ligne stalinienne en 1931, il fut envoyé en Union soviétique en avril 1932. Après deux missions à l’étranger, il fut arrêté le 27 avril 1937 et probablement exécuté peu après (Dictionnaire biographique…, op. cit., p. 363-364). Sa compagne Margarete Buber-Neumann fut arrêtée en juin 1938, déportée à Karaganda, dans le Kazakhstan, puis livrée aux nazis durant l’hiver 1939-1940 et internée au camp de Ravensbrück. (Lire Charles Jacquier, « Margarete Buber-Neumann ou la double expérience des camps », suivi de Margarete Buber-Neurnann, « Qui est pire? Satan ou Belzébuth? » [1950], Commentaire, printemps 1998, n° 81, p. 235-244; et Margarete Buber-Neumann, « Âmes mortes au xxe siècle » [1949], Agone, 2001, n° 25, p. 165-169.) [ndlr]
7. La périodicité des élections et l’intensité des campagnes électorales a suivi à peu de choses près le rythme de la misère et de l’énervement des masses allemandes jusqu’à atteindre une périodicité tri semestrielle pendant l’hiver 1932-1933. Voici, pour les seules élections de novembre 1932, l’effort fourni par l’organisation communiste allemande sur le terrain électoral : « 25 000 réunions électorales, dont 2 500 à Berlin ; 30 millions de tracts légaux et 2 millions de tracts illégaux ; 700 000 affiches grand format et 1 million et demi de plus petites ; 1 million et demi de brochures nouvelles, sans compter les anciennes et 300 000 au moins fournies par les organisations amies ; 7 millions d’exemplaires d’éditions spéciales de nos journaux, en plus des 6 millions de Rote Fahne sur Versailles et de 200 000 feuilles illégales, etc., etc. » (L’Humanité, 24 novembre 1932). [nda].
8. En juillet 1930, les nazis achètent le palais Barlow à Munich pour en faire la centrale de leur parti, sous le nom de « Braunes Haus [Maison brune] » – d’autres villes eurent ensuite leurs maisons brunes. [ndlr]
9. Président du groupe parlementaire communiste au Reichstag, Ernst Torgler (1893-1963), fort de son innocence et faisant preuve d’une belle naïveté, se livra à la police le 28 février 1933 après avoir appris par la radio qu’il était soupçonné de l’incendie. Accusé et emprisonné, il refusa de suivre les consignes données par le parti pour sa défense au cours du procès qui s’ensuivit. Acquitté faute de preuves, il resta néanmoins en prison jusqu’en 1936. Il avait été exclu du KPD l’année précédente. (Dictionnaire biographique…, op. cit., p. 477.) [ndlr]
10. Ouvrier du bâtiment, Marinus Van der Lubbe (1909-1934) milita dès l’adolescence au sein de la section des jeunesses du parti communiste de Leyde (PaysBas) avant de rompre en 1931 avec la ligne officielle pour se consacrer aux luttes des chômeurs tout en sympathisant avec les communistes de conseils. En 1932, il fonda un éphémère journal des chômeurs, prônant l’autonomie des luttes et l’auto-organisation des sans-emploi. Dans la soirée du 27 février 1933, il fut arrêté à l’intérieur du Reichstag en flammes et revendiqua aussitôt son acte de protestation individuel contre un monument symbolique. D’un côté, les nazis l’accusèrent d’être un agent communiste, tandis qu’un décret instaurait l’état d’urgence et que des milliers d’opposants étaient arrêtés. De l’autre, l’Internationale communiste le dénonça comme un provocateur nazi et mit en marche sa machine propagande pour répandre la calomnie. Cette double accusation donna naissance à l’« un des mensonges les plus étonnants qui devaient entrer dans l’histoire de nos jours » (Paul Barton, « Marinus Van der Lubbe ou le mythe dans l’histoire » [1959], Agone, 2001, n° 25, p. 177-195; lire également Marinus Van der Lubbe, Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag, textes présentés et annotés par Yves Pages et Charles Reeve, Verticales, 2003, p. 87-258; Nico Jassies, Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag, Éditions antisociales, 2004, p. 9-79.) [ndlr]
11. En 1919, après avoir été le directeur des usines Krupp, Alfred Hugenberg (1865-1951) fondait un parti conservateur, le Deutschnationale Volkspartei. Durant la république de Weimar, il construisit un empire de presse favorable à la droite et à l’extrême droite avant de devenir le ministre de l’Économie du premier gouvernement de Hitler. [ndlr]
12. Originaire de Hambourg, Ernst Thaelmann (1886-1944) exerça divers métiers portuaires avant d’émigrer en Amérique. Revenu dans sa ville natale en 1903, il adhéra au SPD et au syndicat des Transports. Licencié en 1914 et mobilisé l’année suivante (il fut blessé deux fois), il adhéra au KPD en 1920. Membre du présidium de l’Internationale communiste, il fut, à partir de 1924, l’artisan de la bolchevisation du parti, dont il devint le président et le candidat aux élections présidentielles de 1925. Arrêté le 3 mars 1933 dans la banlieue de Berlin, il fut transféré de prison en prison avant d’être assassiné le 18 août 1944 au camp de Buchenwald sur ordre de Himmler (Dictionnaire biographique…. op. cit., p. 470-472). [ndlr]
13. Industriel hollandais qui ne cachait pas son admiration pour Hitler, sir Henry Deterding (1866-1939) était directeur général de la Royal Dutch Petroleum Company aux Pays-Bas, qui fusionna en 1907 avec The Shell Transport & Trading Company Ltd., de Londres, pour former la Royal Dutch/Shell. (Lire « Les alliés d’Hitler », Le Crapouillot, juillet 1933, p. 61-62.) [ndlr]

André Prudhommeaux, « L’ordre règne en Allemagne », revue Agone, n°35-36 (2006) Link. Consulté le 20 octobre 2009.


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