André Prudhommeaux – Ceux qu’il nous faut connaître : les communistes de conseil (1947)

Cette expression traduit assez imparfaitement le mot allemand Rätekommunisten qui signifie : communistes partisans du système des « Conseils » ou « soviets » (en particulier des Conseils ouvriers d’entreprise) comme organisation de base de la Révolution sociale.
Ce mouvement a pris corps dans les années qui ont directement suivi la débâcle de l’Empire russe et des Empires centraux, et dans les pays directement touchés par la catastrophe. Après une floraison héroïque dans la période d’imminence révolutionnaire, il est entré en régression, tout en se divisant en un grand nombre de sectes que séparaient des nuances programmatiques et tactiques fort subtiles. Cependant il n’a pas cessé de poursuivre, en quelque pays, une activité théorique qu’il est utile de connaître, car elle résume (de façon plus ou moins satisfaisante, d’ailleurs) les leçons décisives de la grande période de lutte de classes révolutionnaire 1917-1923 dans les pays européens hautement industrialisés, l’Allemagne en particulier. L’arrivée du nazisme au pouvoir a amené la destruction quasi-totale des noyaux survivants, sans mettre fin à la discussion.
Tout récemment, le mouvement des communistes de Conseil a tenu une conférence internationale à Bruxelles, avec la participation de quelques groupes venus des pays voisins et l’appui lointain de militants américain, australiens, etc.. Les anarchistes étaient invités à titre auditif et étaient venus assister aux débats, en particulier de Hollande (là se trouve le véritable centre du « Communisme de Conseil » – le groupe Canne Meijer-Pannekoek, rédacteur des thèses proposées à la Conférence).
On peut caractériser comme suit l’ensemble du mouvement « communiste de Conseil » dans son passé comme dans son présent, face à l’anarchisme d’une part et d’autre part, face au a communisme de la IIIe et de la IVe internationale.
1. Marxisme. Les C.C. développent à partir de Marx leur analyse de la société capitaliste, de la lutte de classe prolétarienne et de la révolution de classe du prolétariat. A la suite de Rosa Luxembourg, Grossmann et quelques autres, ils ont supplémenté le marxisme par une théorie de la crise mortelle du capitalisme, agonie ouvrant de puis 1910 environ un nouveau dilemme : communisme dans la production et la distribution ou destruction de la société civilisée aboutissant à un système féodal-militaire sur une base économique très étroite. Sur ces perspectives « catastrophiques » les C.C. ont élevé une révision révolutionnaire du marxisme, qui fait de larges emprunts à Bakounine et à l’anarchisme.
2. Spontanéisme. Les C.C. considèrent comme condamnés par l’histoire à un rôle réactionnaire les partis parlementaires et les syndicats réformistes. Ils placent leurs espoirs dans l’organisation improvisée par le prolétariat lui-même, le prolétariat seul et tout le prolétariat, dans la révolution elle-même et dans la perspective immédiate du renversement de l’Etat bourgeois. Ils insistent sur le point que les usines sont les forteresses économiques et politiques du pouvoir ouvrier, caractérisé comme dictature de la classe toute entière, et non pas d’un parti ou groupe de partis. Ils repoussent tout accord ou arbitrage entre les classes dans la révolution et tout système gouvernemental isolé de la masse des travailleurs industriels.
3. Centralisme et fédéralisme. Selon le système d’organisation révolutionnaire préconisé par les C.C. les responsabilités sont partagées, non pas entre des personnes, mais entre des collectivités ouvrières de masse. Celles-ci nomment, contrôlent et révoquent à leur gré les personnes assumant les diverses fonctions, sur le lieu même du travail d’où elles sont issues. Sur l’autorité dont jouiraient par rapport aux autres les collectivités ouvrières responsables de fonctions générales, les C.C. ne sont pas tous d’accord : les uns affirment cette autorité, les autres la nient. Mais en général le système des Conseils est présenté comme une synthèse du centralisme et du fédéralisme, le premier s’appliquant surtout aux fonctions économiques, le second au domaine politique.
4. Unité d’organisation. A l’origine, les C.C. admettaient le rôle dirigeant du parti sur le plan politique ; l’élaboration théorique, la propagande par la parole et l’exemple, la conduite de la lutte armée étaient ainsi plus ou moins centralisées, du moins dans la période prérévolutionnaire et révolutionnaire proprement dite. C’est ainsi que les « Partis communistes ouvriers » constitués en Europe centrale de 1920 à 1923 sur la gauche des « Partis communistes » d’obédience russe, cultivèrent un certain blanquisme insurrectionnel et expropriateur à corps perdu, sans prétendre, d’ailleurs à un rôle dominant sur les soviets ou Conseils : une fois le « système » établi, l’on admettait généralement que le Parti n’aurait plus de raison d’être et se liquiderait de lui-même (?) Dans la période prérévolutionnaire, le système des Conseils était préparé et préfiguré par l’organisation des ouvriers révolutionnaires dans l’entreprise, sur la base de l’entreprise elle-même, d’abord clandestinement, puis ouvertement. Les organisations d’usines qui, en Allemagne étaient groupées dès 1919-1920 en une Union Générale des travailleurs comptant deux à trois cent mille membres, ne reconnaissaient ni l’autorité des syndicats, ni celle des partis politiques ; ils boycottaient les élections parlementaires et toute action réformiste et légalitaire dans le cadre du régime capitaliste ; ils préparaient la prise des usines et l’érection du système des Conseils par voie d’insurrection. Comme on le voit, la distinction entre lutte totale et lutte quotidienne, lutte contre l’Etat bourgeois et lutte contre le patronat, lutte dans l’usine et lutte dans la forme politique – n’existait pratiquement pas au sein du mouvement des « Conseils ». Il en est résulté une tendance à nier complètement l’utilité du parti et à constituer les C.C. en organisation unique sous le nom d’Union générale ouvrière « unique », d’Union communiste ouvrière, de Ligue ouvrière spartakiste, de groupes ouvriers-communistes, etc…
Etant donné que l’organisation unique prérévolutionnaire doit, en principe, se fondre dans le système révolutionnaire des Conseils créé sous son impulsion, on peut dire que le mouvement C.C. tend à concevoir la révolution sous le mode absolument unitaire d’une seule classe, d’un seul programme, d’une seule masse en activité dans une seule forme organisatoire, et par conséquent d’un « totalitarisme » qui serait d’ailleurs celui du prolétariat total, sans distinction de parti, de métier, de nationalité ou d’industrie.
5. Tendances révisionnistes. Depuis les origines du mouvement, la formule générale du Communisme de Conseil, héritée du soviétisme russe et du spartakisme allemand, est « Tout le pouvoir aux Conseil ». Cette formule fut employée également par le mouvement anarcho-syndicaliste allemand « Union ouvrière libre », et a été inscrite dans les principes de l’ « Association internationale des Travailleurs » constituée à Berlin en 1921.
Bien entendu l’interprétation donnée au « pouvoir des Conseils » par les anarcho-syndicalistes d’une part, et les marxistes d’extrême-gauche de l’autre n’était pas la même. Les premiers donnèrent surtout à cette formule un contenu économico-administratif et antipolitique ; les seconds voyaient dans les Conseils la formule « enfin trouvée » de la dictature de classe du prolétariat à exercer sur les débris des classes bourgeoise et petite-bourgeoise. S’agit-il d’une simple querelle de mots ?
Dans la mesure où les C.C. excluent la paysannerie, les artisans, etc., et réservent au seul prolétariat industriel le rôle de messie révolutionnaire, ils conservent, qu’ils le veuillent ou non, l’un des aspects autoritaire du marxisme. Cela est particulièrement sensible dans l’œuvre de Gorter, idéalisateur du prolétaire « pur », lequel n’a qu’un défaut, c’est de n’exister nulle part, sinon comme objet d’une religion.
Une remarque analogue s’applique à la rigidité extrême de la formule « tout par les Conseils ». Si 1’on prend au pied de la lettre l’idée d’un monopole organisatoire de toutes les fonctions sociales par les comités d’atelier, d’entreprise et d’industrie, d’abord dans la révolution puis dans l’édification de la société sans classes et sans Etat (que préconisent d’un commun accord les C.C. et les anarchistes) on s’aperçoit vite que le moyen (monopolisation) est à l’opposé complet du but (destruction de l’exploitation et de l’autorité).
En réalité, comme l’a prouvé l’expérience espagnole après tant d’autres, 1es formes d’auto-détermination révolutionnaire sont imprévisibles et illimitées par nature. Leur coexistence ou leur convergence (de même que leur concurrence avec les formes périmées et réactionnaires d’organisation que les travailleurs ne sauraient abandonner totalement et d’un seul coup) doit être libre, et ne peut être régie par avance au moyen de décrets – dont le sort probable serait d’ailleurs de rester sur le papier.
Il y a place, dans l’action immédiate et journalière qui se poursuit de nos jours contre le capitalisme et l’Etat, pour de multiples initiatives individuelles et collectives. L’activité des syndicats de lutte de classe ; des comités de grève ; des comités d’action directe ou de résistance naissant sur tous les plans où le peuple affronte les pouvoirs ; des groupes et fédérations de groupes par affinité idéologique ; des coopératives de toute espèce ; des collectifs et fédérations de collectifs ; des organisations spécifiquement culturelles, éducatives, etc., a sa pressante raison d’être dès aujourd’hui et sans exclure l’organisation formée des ouvriers révolutionnaires dans l’entreprise pour en saisir le contrôle par la force des armes, et en organiser ensuite la gestion directe.
L’entrée en activité responsable de tous les ouvriers maîtres de l’usine sans distinction d’idéologie et d’affiliation syndicale ou politique, qui est l’idée fondamentale du mouvement des Conseils, est une idée anarchiste ; mais ce serait la rendre stérile que d’en faire une formule absolue d’action et d’organisation jaillissant un beau jour d’elle-même « sous la pression des circonstances », sans préparation et à l’exclusion de toute autre réalisation pratique.
C’est d’ailleurs ce dont se persuadent de plus en plus les meilleures têtes pensantes des petits groupes théoriques qui ont hérité de la tradition des Rätekommunisten de 1919-1923. Plusieurs déjà ont compris que la vérification de leur formule, organisation-optimisme, ne se produira pas par un miracle de création ex nihilo : l’idée des Conseils est sans doute un élément important et nécessaire de la pensée révolutionnaire moderne. Mais elle ne se passera pas d’une avant-garde active et combattante pour la mettre systématiquement en pratique, dans la mesure même où les circonstances l’imposeront. Or, cette avant-garde existe aujourd’hui, sous le drapeau du communisme-libertaire, dans l’internationale anarchiste et dans l’A.I.T. Et elle est prête à accueillir dans ses rangs ceux qui ont fait pleinement leur, sans arrière-pensée, le principe de la Première Internationale :
« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».
Et elle est prête à écouter fraternellement les propositions concrètes que peuvent avoir à formuler les « communistes de Conseil » comme contribution à un programme d’authentique révolution sociale.
A. Prudhommeaux (Libertaire, n°80, mai 1947)


2 Antworten auf „André Prudhommeaux – Ceux qu’il nous faut connaître : les communistes de conseil (1947)“


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  2. 2 From the archive of struggle, no.35: Holt Labor Library special « Poumista Pingback am 18. Oktober 2009 um 18:34 Uhr
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